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Le goût amer du poivre

J’ai très peur des ours. Je n’en ai jamais vu en vrai, mais au cinéma et sur internet, j’ai été témoin de la violence de leurs attaques. L’idée de rencontrer un ours me hante, assez pour en perturber ces petits moments de recueillement quand je me retrouve dans mon endroit préféré au monde, la forêt.

L’été dernier, j’ai fait du camping dans le nord des États-Unis. C’était bien indiqué un peu partout sur des pancartes accrochées aux arbres: «Remember, this is bear country» («N’oubliez pas, ici c’est le pays des ours»). Je me suis donc procuré ce qu’on appelle un bear spray (une bombonne de poivre de cayenne anti-ours) à moins de 10$. Dans un Walmart, il était juste à côté d’un rack à petites carabines roses que je n’avais pas l’âge d’acheter – c’était pour les petites filles de 7 à 10 ans.

Bien sûr, j’avais d’abord pris les précautions nécessaires pour éviter tout risque d’attirer l’une de ces bêtes. Une vaisselle bien lavée après chaque repas, aucun déchet sur le campement, rien d’odorant dans la tente, pas une seule miette de chips autour des lèvres. Je suis aussi restée très sale, par prévention. Pas de dentifrice ni de déodorant, parce qu’on m’a dit que les ours en raffolaient. Je me suis arrangée pour n’attirer personne. J’ai quand même dormi avec le bear spray dans mon sac de couchage, juste au cas où. Et je n’ai jamais vu d’ours. Vous dire la merveilleuse nuit que j’ai passée à ne pas me faire dévorer!

À mon retour, j’avais rangé l’objet dans mon sac à main pour ne pas l’égarer et je l’ai oublié là. Il est tout petit, format porte-clés. Turquoise, lisse, sophistiqué, on pourrait presque le confondre avec un article acheté à la caisse dans un sex-shop. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que le douanier n’a pas posé de question…

À défaut d’avoir croisé des ours, j’en ai croisé, des humains. Ça aussi c’est imprévisible et ça peut faire peur quand ça veut. Dans mon quartier, il arrive que des gens se fassent agresser ou voler. Je l’apprends le lendemain, dans les journaux. Récemment, quelqu’un s’est fait poignarder sans aucun motif, alors qu’il sortait du métro. Ça se passe toujours en fin soirée, presque en coïncidence avec l’heure exacte à laquelle je rentre chez moi après un show.

Avant de savoir que le port d’un pepper spray était illégal à Montréal, avant de savoir que de l’utiliser pourrait m’occasionner trois années en prison (ainsi que 500 000$ d’amende), je l’ai traîné avec moi. Il a fallu que mon frère policier me prévienne que si j’en faisais usage, je pourrais me retrouver avec plus d’ennuis légaux que celui ou celle qui m’aurait attaquée… Alors dorénavant, je ne le traîne plus.

Pendant une semaine, je me suis promenée armée dans les rues de Montréal. Je ne voulais pas m’en servir, mais j’étais rassurée à l’idée de l’avoir à portée de main, prêt à me défendre. Ce n’est pas une arme à feu (quoiqu’il paraît que ça brûle les yeux en maudit), mais j’en suis venue à me demander si j’ai ressenti quelque chose de semblable à ceux qui trimballent des fusils. Ce sentiment d’être en sécurité avec un objet qui pourrait te sauver la vie. Que tu peux te balader où et quand tu veux finalement. Je commençais presque à chercher le trouble. Mais pas du gros trouble, je n’allais tout de même pas entrer dans un repaire de la mafia en criant «Vous puez le parmesan!», mais du petit trouble. Comme traverser un parc en pleine nuit en fredonnant Provocante de Marjo… Je sais, je faisais exprès. J’étais intriguée, excitée par le pouvoir de la chose. En fait, pour être honnête, j’avoue que je voulais un peu m’en servir. Ne serait-ce que pour étamper sa raison d’être dans ma sacoche. En y repensant, c’était malsain.

De qui je me méfiais exactement? Des trois ados assis sur un banc qui se partagent un joint? De l’itinérante motivée fouillant dans les poubelles à la recherche de cannettes qu’on n’aurait dû mettre au recyclage? Des canards somnambules dans la fontaine ou des écureuils devenus féroces à force de digérer des mégots de cigarette? Il y a des peurs irrationnelles.

Chose certaine, c’est à considérer dans l’univers des possibilités, que quelqu’un en plein délire me veuille du mal à moi, l’innocente qui ne le mérite pas. Comme une maman ourse que l’on surprend avec ses petits, ça arrive. Or, ça arrive moins souvent ici, à Montréal – l’une des métropoles les plus sécuritaires de l’Amérique. J’étais bien, toute seule avec mon arme à yeux, j’avais moins froid aux yeux (pardon pour le jeu de mots non prémédité). Mais si tout le monde avait le droit de se balader avec un bear spray, je ne me laisserais plus le choix d’avoir toujours le mien. Un cercle vicieux duquel les États-Unis ne se sortiront peut-être jamais; le port d’armes étant tatoué dans leur Constitution.

J’ai beau prévoir une belle finale héroïque à tous les scénarios que je me fais, ces histoires ne prennent vie que dans mon imagination.

Quand l’ours attaque, il a peur lui aussi. La peur, c’est l’arme qu’il n’a pas choisie. Tout ça pour dire que je choisis le risque de marcher ce soir, armée seulement de mon sourire naïf et de ma confiance en l’ours humain.

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