Prise de tête

Un miracle, vraiment?

Une fille nue nage dans la mer
Un homme barbu marche sur l’eau
Où est la merveille des merveilles
Le miracle annoncé plus haut?

Jacques Prévert

Voici donc revenue la saison des miracles.

Après tout, celui qu’on fête est né d’une femme n’ayant pas commis le péché originel – ce qu’est en réalité, le saviez-vous, l’Immaculée Conception, et qui contrairement à ce que l’on pense, ne signifie pas qu’elle était vierge en enfantant.

Durant toute sa vie, il multipliera les miracles: il redonnera la vue à un aveugle; il ressuscitera un mort; il marchera sur l’eau; il multipliera les pains; il changera l’eau en vin; et j’en passe. On le crucifiera. Il mourra. Et voilà le miracle des miracles: il ressuscitera.

Les religions, on le sait, tendent à faire grand cas des miracles – et pas seulement celle de Jésus. Mahomet, par exemple, a voyagé sur un cheval ailé (Bouraq).

Des transgressions d’une loi de la nature

Mais qu’est-ce au juste qu’un miracle?

Une excellente définition devenue classique a été proposée il y a plus de deux siècles par David Hume, dans un célèbre essai sur le sujet.

Un miracle, dit-il, est une transgression d’une loi de la nature par une volition divine particulière ou par l’interposition de quelque agent invisible.

Le début de cette définition donne à réfléchir et invite à imaginer d’autres explications aux miracles que celles qu’on donne généralement.

Des explications alternatives

Pour commencer, on aura compris que notre connaissance des lois de la nature influence notre propension à décréter qu’il y a eu miracle, ou non.

Un philosophe avait ainsi imaginé le cas d’un roi de Siam qui ne sait pas que l’eau gèle et qui parlerait sans doute de miracle si on lui racontait l’histoire de cet éléphant marchant sur l’eau.

Et ne riez pas trop vite de lui! On pourra en effet vouloir juger miraculeux un événement par simple ignorance de la loi des grands nombres, qui explique bien des coïncidences que d’aucuns, ne la connaissant pas, appelleraient des miracles.

Voici Pierre. Il pense tendrement à son ami Paul. Au même moment, le téléphone sonne et on lui annonce la mort de Paul. Miracle télépathique prémonitoire?

En fait, dans une population donnée, chacun pense à un autre plusieurs fois par année et des gens peuvent mourir à tout moment. Fatalement, ces deux séries se rencontrent, en plus grand nombre à mesure que la population grandit.

Georges Charpak et Henri Broch avancent le calcul suivant.

Sur une année, il y a 105 120 intervalles de cinq minutes, durant lesquels vous pourrez penser à l’une ou l’autre de ces, disons, 10 personnes que vous connaissez et qui mourront durant l’année. Il y a peu de chance que ces événements coïncident (1 sur 10 512). Mais dans une population de 321 millions d’habitants, comme les États-Unis, cela devient probable pour 84 personnes chaque jour!

L’ignorance de la technologie issue de notre connaissance et de notre utilisation des lois de la nature explique d’ailleurs la fameuse troisième loi de Clarke, qui nous dit ceci: «Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.» Imaginez Jules César découvrant Internet: on comprendrait qu’il parle de miracle…

Considérez à présent cet homme qui scie cette femme en deux, puis… la recolle! C’est indéniablement, en apparence du moins, une transgression d’une loi de la nature. Mais l’homme est un magicien et il ne prétend aucunement faire un miracle: il veut juste nous divertir et nous intriguer en nous cachant son truc.

Hélas, c’est parfois moins honnête. Tel magicien, appelé mentaliste, annonce, yeux bandés, le numéro de carte d’assurance maladie d’un des spectateurs situé loin de lui et désigné au hasard dans la foule. Il se prétend doué de mystérieux pouvoirs et invoque, justement, «l’interposition de quelque agent invisible». Il n’en est rien et il triche, bien entendu… (avez-vous une idée de la manière dont il s’y prend?)

Il triche comme ces gens impliqués dans la belle définition du mot miracle que donne Ambrose Bierce, et qui me fait toujours sourire: «Miracle: Un événement qui n’est pas conforme à l’ordre naturel des choses et qui est inexplicable. Comme battre une main ordinaire de quatre rois et un as avec une main de quatre as et un roi.»

La conclusion de Hume

Hume avait d’autres raisons encore d’être sceptique devant les allégations de miracles.

Pensez-y: ce qu’un miracle transgresse, c’est l’ordre ordinaire des choses, un ordre que l’expérience a très solidement établi. C’est par elle qu’on sait que le cheval, comme le plomb, ne s’envole pas; que les gens morts coupés en deux ne se recollent pas pour revenir à la vie; et ainsi de suite.

Avant d’invoquer «une volition divine particulière ou l’interposition de quelque agent invisible», il est donc sage, et on l’a vu, d’imaginer d’autres explications.

Pour sa part, en proposant les siennes, Hume rappelait notamment notre goût pour le bizarre et le fantastique (que tant de gens et de médias exploitent encore aujourd’hui…); notre propension à propager de telles histoires, si intéressantes; et le fait que, pour se rendre soi-même intéressant, on aime à s’en faire le héros.

Voltaire, lui, ajoutait ceci: «Nommez-moi un peuple chez lequel il ne se soit pas opéré des prodiges incroyables, surtout dans des temps où l’on savait à peine lire et écrire.»

Mieux que quiconque, c’est Hume lui-même qui a su tirer la leçon qui s’impose de tout cela. La voici: «Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c’est seulement l’argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l’argument inférieur. Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l’événement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion.»

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