Sale temps pour sortir

Le nouveau cendrier

Je vous l’ai déjà dit, le fait que j’écrive dans un magazine à vocation culturelle est une légère imposture. J’ai très peu de patience et je gigote devant à peu près tous les arts de la scène. Mes amis comédiens ont renoncé à me traîner au théâtre de peur que je soupire trop fort et que mon corps, trop grand, ne me trahisse et n’exprime un ennui que je peine à réprimer.

Mais, je vous en ai déjà parlé aussi, je suis amatrice de musique classique et j’écoute souvent la très bonne émission de Marie-Christine Trottier sur Espace Musique les soirs de semaine. Et ce soir, Marie-Christine m’a fait beaucoup sourire sans le vouloir. Elle parlait d’une pièce de Vivaldi. J’étais dans mon auto. Exaspérée, totalement, par le slalom que j’étais en train de faire entre les cônes orange qui ponctuent la partition routière de mon quartier.

Je paraphrase Marie-Christine Trottier: «Vivaldi oscille dans ce mouvement entre la tendresse et la véhémence, on sent qu’il avait des sautes d’humeur en composant.»

Entre la tendresse et la véhémence. C’est ça! Marie-Christine, tu viens de mettre les points sur les i et les barres sur les t. Je suis comme Vivaldi et j’ai des sautes d’humeur en composant ma vie.

Et puis, j’ai monté le volume, la musique m’a enveloppée, entre tendresse et véhémence, à Montréal un jeudi soir, dans ces détours sacrants, Vivaldi dans le tapis.

J’ai repensé à ce souper que je venais d’avoir avec mes deux vieilles chums, pour qui j’éprouve une infinie tendresse, mais à qui j’ai témoigné quelques sautes d’humeur, ce soir.

Parce que ce sont mes proches, j’ose être véhémente quand elles baissent la tête subtilement pour prendre le dernier texto, regarder la petite bulle qui vient de s’afficher sur le téléphone. J’ai développé une nouvelle allergie vis-à-vis d’un simple mouvement du corps que j’observe à peu près mille fois par jour chez mes semblables. J’ai inventé un néologisme pour le définir. Il s’agit du «penchage» du cou.

Le penchage du cou s’accompagne d’un changement d’angle dans le regard qui s’oblique vers le bas, vers l’écran du téléphone posé devant un individu qui vient d’afficher une petite bulle d’insignifiance et qui fait que la nuque de celui qui est en face de vous se tangue légèrement et que le moment partagé vient d’éclater comme une petite bulle de savon.

Ce mouvement qui se veut le plus souvent subtil me rend dingue. «C’est-tu urgent?»

À mes proches, j’ose souvent la tendre véhémence: «As-tu vraiment besoin de répondre maintenant? On a de la difficulté à se prendre un rendez-vous aux trois mois pour passer du temps ensemble. On s’est d’ailleurs envoyé 34 textos pour arrimer nos agendas, tu peux-tu fermer ton ostie de cellulaire?»

Comme Vivaldi, j’ai des sautes d’humeur. Entre véhémence et tendresse.

Au restaurant, le garçon a cru que j’étais fâché contre… un truc lié au restaurant.

— Tout va bien?

— Oui. Rien à voir avec vous. Je disais à ma vieille amie que je n’aimais pas qu’elle se penche subtilement la nuque alors qu’elle dîne avec moi pour regarder son cellulaire. Vous qui travaillez dans un restaurant, que pensez-vous de l’usage du cellulaire dans les lieux publics?

La réponse du garçon m’a jetée par terre.

— Le téléphone, c’est la nouvelle cigarette, ça nous incommode, ça prend autant de place au milieu de la table qu’un cendrier plein.

J’éprouve une immense tendresse pour ce garçon de café, poète de notre quotidien. L’image est parfaite.

Quand le cou se penche, doucement, l’air de rien, sur l’écran tout en hochant de la tête pour donner à l’interlocuteur l’impression que l’on suit ce qui se passe en temps réel, c’est un peu comme expirer de la fumée bleue au visage de quelqu’un, se retirer subtilement dans une autre bulle. C’est une agression que l’on n’ose pourtant rarement dénoncer puisque c’est moderne, c’est comme ça. Ne m’écoute pas, c’est normal!

Et c’est ainsi, en réunion au travail, autour d’une bière avec des amis, dans un souper de famille, lentement, doucement, un geste de réflexe, un cou se penche furtivement, mouvement de la tête qui se veut subtil, et hop! tu n’es plus là avec ton enfant, ton chien, ta blonde, ton chum, ton amie, ton ami. Tu es ailleurs dans le si important et impérieux monde du message, le plus souvent, absolument, non important, non urgent.

Et tu baisses le cou quand même, comme si c’était absolument nécessaire que tu regardes, que tu saches, que tu répondes là, là, là.

Vivaldi, aide-moi, j’ai des sautes d’humeur et de la difficulté à composer avec l’air du temps.

Vivaldi sera peut-être le nom que je donnerai à mon prochain chien.

J’ai vu quelques vidéos sur YouTube de chiens qui se rebellent contre le penchage du cou compulsif. Sur les images de quidams, c’est toujours un peu le même scénario: le chien essaie d’attirer l’attention de son maître, qui le regarde puis retourne poser ses yeux sur le petit écran. Le chien se tanne et donne un coup de patte sur le téléphone.

Je dresserais Vivaldi en ce sens. Je lui apprendrais à dépister le penchage et à agir en conséquence. Un petit coup de patte puis le chien ferait une petite caresse de chien. Véhémence et tendresse.

Si vous connaissez un éleveur de labradoodles, faites-moi signe.

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