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Le Disneyland pour adultes

La rue St-Jean vers 1890 (Photo: William James Topley, Source: Wikipédia via Bibliothèque et Archives Canada)
La rue St-Jean vers 1890 (Photo: William James Topley, Source: Wikipédia via Bibliothèque et Archives Canada)

 

«Heille, bé’! On va-tu marcher dans le Vieux?»

Avec l’arrivée des beaux jours, les douchebags de banlieue reviennent. Ils vont entrer en ville par Grande Allée à bord de leurs gros chars sport bien lavés, ils feront exploser leurs systèmes de son avec deux ou trois chansons d’Avicii, ils vont se stationner au Palais Montcalm, ils iront magasiner sur Saint-Jean, se mêleront aux touristes de toutes les couleurs.

Entre 11h et 21h, l’été, la cité intra-muros a tout d’une métropole. De Saint-Laurent ou de Crescent à Montréal. D’une ville bruyante, métissée, bilingue. Puis, les boutiques ferment et les cuisines des restos aussi. L’hôtesse finit son shift, les derniers clients paient l’addition, les serveurs rangent les chaises et les tables de la terrasse à l’intérieur. Les lumières se ferment, les gérants du Château, du Simons ou du Aldo mettent la clé dans la porte. À 22h, si vous êtes chanceux, la confiserie, le McDonald et la tabagie seront encore ouverts. Dans le Vieux-Québec, la vie s’arrête quand le Téléjournal national prend l’antenne à Radio-Can.

Ce secteur-là de la ville s’endort cinq heures avant que les bars ferment. Je suis certaine que les Ontariens (même eux!) doivent rire de nous et penser que Québec est une ville en carton-pâte. Une ville sans habitants, sans épiceries, sans jeunes pour faire un peu de gentil grabuge. L’époque du Bunker d’Auteuil et de La Fourmis Atomique est loin derrière nous. Une ville qui se ferme comme un parc d’attractions. Y a-t-il des gens qui vivent dans ce décor de cinéma? Le fait est qu’il n’y a pas grand monde qui habite le Vieux-Québec, outre les richissimes étrangers qui s’y sont acheté un condo pour s’en servir comme chalet (urbain) d’été.

Ce n’est pas tout le monde qui peut s’offrir un logis dans le Vieux-Québec, à moins de tomber sur un deal incroyable ou d’accepter d’habiter un appartement à la limite de l’insalubre. Contrairement au reste de la ville, le quartier n’est pas abordable pour les familles, les artistes et autres travailleurs autonomes. Une rapide recherche sur Kijiji vous le prouvera sans mal. Dans ce secteur, les lofts loués à 1500$ par mois sont monnaie courante, tout comme les 3 ½ loués à la semaine.

Mais il n’y a pas que le prix des loyers qui diffère du reste de la ville. Le Vieux-Québec, c’est une enclave culturelle. T-shirts de South Park, peluches de castor, figurines de police montée, lunettes de Kanye West circa 2006, sacs à main Louis Vuitton de contrefaçon… Si la marchandise proposée dans les boutiques de souvenirs ne nous ressemble pas, la musique qu’on y joue est elle aussi complètement déconnectée de la culture locale.

The Seasons? Karim Ouellet? Mauves? Connaît pas. Idem pour des valeurs sûres franco-québécoises (et montréalaises) comme Malajube, Pierre Lapointe ou Karkwa. À l’intérieur des commerces du secteur touristique, c’est Daft Punk, David Guetta et Rihanna (genre) qui meublent l’environnement sonore. Le rêve de toute radio commerciale qui n’aurait pas de quotas francophones et canadiens du CRTC à respecter. Avec un peu de chance, vous entendrez peut-être un rigodon générique au Magasin général PL Blouin.

Je ne sais pas si je dois qualifier cette poignée de marchands d’incultes ou de fins stratèges. Pour un commerçant qui veut vendre ses bébelles aux touristes, les hits interstellaires du Top 40 peuvent s’avérer de redoutables hameçons. Faudrait surtout pas sortir les Japonais et les Américains de leur zone de confort, surtout pas leur faire découvrir des éléments de notre culture musicale. D’ailleurs, y a-t-il une autre salle de concert que le Sainte-Angèle entre les murs?

C’est vrai, il y a le Pub Saint-Patrick et le Pub Saint-Alexandre. Mais à part des interprètes armés de covers de Coldplay et U2, qui d’autre s’y produit? Perso, j’ai déjà vu un chansonnier s’adresser à la foule uniquement en anglais pendant son set. Je n’y suis jamais retourné.

Pourtant, le changement commence à s’opérer depuis quelques années au rayon des restaurants. Exit les attrapes-touristes, même si des enseignes comme le Café Buade réussissent à survivre au temps. Ces dernières années, le Vieux-Québec s’est vu transformer par un ordre d’hommes et de femmes d’affaires qui ont eu envie d’y ramener les locaux en les charmant par l’estomac. Les Trois Garçons, Chez Boulay, Le Sapristi, Le Tournebroche, Les Frères de la Côte et Le Chic-Shack ont ainsi fait leur apparition dans les rues de ce quartier déserté des gens de Québec. Un franc succès.

Qu’attendons-nous pour faire la même chose avec la musique locale? Commencer par les standards québécois pas forcément actuels serait déjà un bon début…