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Théologie Médiatique

Mythologie nationaliste

Ainsi que nous l’avons dit, l’homme areligieux à l’état pur est un phénomène plutôt rare, même dans la plus désacralisée des sociétés modernes. – Mircea Eliade

Il est de bon ton, depuis quelques années, de dénoncer l’intrusion du religieux dans le politique. À tort ou à raison, nous nous sentons menacés par le dogmatisme des uns et des autres.

Toutefois, comme presque toutes les idéologies politiques modernes, le nationalisme québécois reprend à son compte des prérogatives religieuses et reformule, à sa manière, une sorte de mythologie sécularisée. Certes, c’est incontestable, la Révolution tranquille nous a permis de sortir du dogmatisme catholique. Les églises sont d’ailleurs vides. Si vides qu’on ne sait plus trop quoi en faire, à part des condos.

Mais vider une institution n’implique d’aucune manière que les aspirations religieuses des individus soient tout bonnement disparues, et encore moins les structures des récits anciens qui ont marqué leur imaginaire collectif. À ce titre, il m’est arrivé à quelques reprises de constater que la mythologie nationaliste québécoise reprend à son compte la séquence Éden/Chute/Rédemption inhérente au judéo-christianisme.

La chasse aux anglophones à laquelle nous prenons part depuis quelques semaines me semble nous fournir une autre occasion de réfléchir sur cette question…

Pour ceux qui adhèrent à cette mythologie, le Québécois des origines – le Canadien français – vivait libre et sans contrainte en Amérique, un lieu ouvert sur toutes les possibilités. L’Éden lui appartenait. Le terme Nouvelle-France à lui seul est chargé de cette symbolique qui sous-entend un nouveau départ et même une certaine teinte d’Eldorado. Nous aurions pu faire fortune, trouver des trésors et vivre en paix. Tout était à faire, à construire et, si on nous avait laissés évoluer dans ce paradis désormais perdu, nous serions demeurés maîtres de notre destin.

Tout bascule cependant lors de la conquête. C’est la Chute. Peu d’entre nous, dans les faits, s’intéressent à ce qui s’est réellement passé à ce moment. Dans l’imaginaire québécois, c’est un instant, une journée fatidique. Tout a basculé d’un seul coup dans l’empire du mal. Comme c’est le cas dans la mythologie judéo-chrétienne, c’est le début de l’histoire, corollaire de l’existence du mal. Le Québécois des origines a alors été chassé de l’Éden et erre depuis dans un devenir incertain où l’inégalité est la norme et où il est constamment menacé d’extinction.

Ainsi, dans ce récit de la Chute, l’Anglais joue le rôle du mal radical. Il ne s’agit pas tant d’une langue ou de ceux qui la parlent. Il s’agit, si on peut dire, d’une entité, d’une force maléfique qui continue de nous menacer au quotidien. Elle peut prendre diverses formes. Il peut s’agir d’une marque de commerce, d’un artiste anglophone qui souhaite prendre part aux festivités de la Fête nationale, d’un habitant de L’Île-d’Entrée, d’une serveuse dans un bar du Mile End, d’un immigrant qui, pour diverses raisons (que nous ignorons la plupart du temps), arrive à vivre ici sans apprendre le français, d’une affiche sur un mur, d’un mot en vogue qu’on utilise faute de traduction valable, des succès du hit-parade américain et de tant de choses encore…

D’un strict point de vue mythologique, toutes ces manifestations de l’Anglais sont l’effet d’une seule et même entité. Pour le croyant, tous ces exemples particuliers sont du pareil au même. Tout est dans tout. Une affiche en anglais collée sur un poteau est nécessairement reliée au hit-parade américain et au smoked meat. Il s’agit d’un phénomène global, voire englobant.

Toute concession à l’Anglais sera ainsi perçue comme une abdication face au mal radical qu’il faudrait plutôt combattre avec zèle. Un francophone qui accepterait de dialoguer avec son voisin ou le commis du dépanneur du coin nous menace tous, collectivement. Au mieux, il est inconscient, au pire, c’est un traître qui pactise avec les forces du mal. Toutes les déclinaisons d’un tel comportement sont donc à proscrire: vouloir étudier en anglais, vouloir envoyer ses enfants dans une école anglophone, chanter hey hey goodbye dans un match de hockey, inviter Leonard Cohen à la Fête nationale ou ne pas exiger la traduction d’un cossin made in China sont, au même titre, des fautes, des péchés.

On notera au passage que ceux qui, par témérité ou par inconscience, s’adonnent à ce genre de comportement seront inévitablement et systématiquement considérés comme des «colonisés». Autrement dit, ils se trouvent associés au moment de la Chute où tout a basculé à la suite de la victoire des colonisateurs. Toute parole en anglais réactualise en quelque sorte les événements in illo tempore qui ont marqué à jamais notre triste destin.

La conséquence de toutes ces fautes est claire, irréfutable et indéniable: nous disparaîtrons. Ce sera long et souffrant. Nous assisterons tôt ou tard à la fin des temps, la fin de notre histoire. Certains prophètes arrivent même à mettre une date sur ce jour fatidique.

Reste le pari de la Rédemption. Alors là, ce serait la totale. Nous pourrions, d’un seul coup, éradiquer le mal et être sauvés collectivement, en même temps, par Volonté Générale. À ce moment, l’Anglais n’aurait plus aucune prise sur notre destinée. Nous serions délivrés du mal et n’aurions plus rien à craindre.

Voilà un vaste projet.

…Me pardonnerez-vous si, par agnosticisme ou simple bêtise, je trouve plus simple de ne pas craindre mon voisin?

Ça me donne le sentiment, d’une certaine manière, de travailler à un monde meilleur…

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