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Théologie Médiatique

Les nids de guêpes et la dissection des grenouilles

Quand j’étais enfant, tous les étés, je passais quelques semaines au camp de vacances. J’étais fasciné par l’écologie. Enfin, bon… C’était comme ça qu’on appelait ça, mais en gros, ça consistait à ramasser à peu près tout ce qu’on trouvait dans les bois. On rapportait tout ça au frère Desrosiers dans son local rempli d’animaux empaillés. C’était un type au caractère impossible mais assez divertissant. Il nous donnait une liste: feuille de peuplier, épines de pin blanc, écorce de bouleau, ce genre de machins. Nous devions trouver et rapporter tout ça afin de monter un herbier qu’on rapporterait à la maison.

Au détour des sentiers, il y avait parfois des nids de guêpes sur des branches d’arbres. Ça nous faisait un peu peur. Avec mes camarades, c’était toujours la même question.

— Tu crois qu’il y a des guêpes dedans?

— Attends, on va voir, je vais lancer une roche dessus.

Après quelques essais, paf, on frappait le nid en plein milieu. Il en sortait parfois des dizaines. On se regardait toujours en rigolant, satisfaits.

— Tu vois, le nid était plein!

Je repense souvent à ces balades dans les bois. Chaque fois que j’écris une chronique, ça me revient. Il m’arrive d’en parler avec mes collègues et mes amis alors que je n’ai toujours pas planché sur le texte. C’est un peu comme faire mes balades dans les bois sans quitter mon bureau.

— Tu penses vraiment qu’il y a des guêpes dans ce nid?

— On verra bien. Attends, je vais lancer une roche.

Ça ne marche pas à tous les coups. Parfois le nid est vide.

Mais à d’autres occasions, ça marche assez bien.

— Punaise! Tu avais raison, Jodoin! Le nid était plein!

…..

Vous avez été plusieurs à commenter, à m’écrire et à m’apostropher sur les médias sociaux à propos de ma dernière chronique où je vous parlais de mythologie nationaliste. J’ai même eu la chance de me faire accuser de clientélisme par Yves-François Blanchet, péquiste musclé s’il en est un. Mieux encore, Mathieu Bock-Côté m’a reproché mon «multiculturalisme libéral-progressiste urbain-branché». Ça m’a fait sourire et plaisir en même temps. Je lui envie son sens de la formule. Il fut un temps où l’on me traitait simplement de con et je trouvais que ça manquait de poésie.

Plus ésotérique, un autre, monsieur Bigras, m’invitait à comprendre que «langue et nationalisme sont deux faces d’une même réalité de renouvellement, renaissance, éternel retour à soi-même, essentielle condition, d’abord “être” et ensuite être-avec-tous-les-autres, à moins qu’il s’agisse de la même posture de vivre»… Grand concours: mettez ces mots dans l’ordre et fabriquez du sens.

Moins poétique, mais tout aussi inspiré, monsieur Moffat, qui me reproche d’avoir écrit un torchon, m’a lancé pour sa part un cri du cœur: «Jamais je n’accepterai de battre ma femme, de maltraiter mes enfants ou encore d’égorger un agneau afin de paraître pour un homme aux yeux de cultures qui sont étrangères dans mon pays.» Voilà, c’est dit. Je précise que si ce n’était du torchon qu’il me reproche d’avoir écrit, monsieur Moffat et moi pourrions sans doute pratiquer un sport ensemble.

D’autres, assez nombreux, ont voulu être bien clairs: «Sachez, monsieur le chroniqueur, que nous ne sommes pas des racistes.» Cet argument, bien qu’étonnant, mérite d’être bien médité. Alors que vous ne traitez personne de raciste, alors que la notion de race n’intervient à aucun moment dans votre réflexion, certains ressentent le besoin de préciser qu’ils ne sont pas racistes. J’aimerais mentionner au passage que, pour ma part, je ne suis pas végétalien. Prenez-en bonne note!

— Tu penses qu’il y a des guêpes dans le nid?

— Attends, je vais lancer un caillou, on verra bien! S’il en sort des ouaouarons, ça voudra peut-être dire qu’il y a aussi des guêpes.

…..

Allez, je vous l’accorde. Sans rire, en toute humilité, j’avoue. Je suis de mauvaise foi. Ces commentaires sont bien réels (aussi étonnant que ça puisse paraître), mais l’essentiel n’est pas là.

Le problème est ailleurs.

D’une part, vous me reprochez de parler de «chasse» à l’anglais. Le terme serait trop fort. Mathieu Bock-Côté y a vu une référence à une «rafle», ce qui ressemblerait sans doute à un argument reductio ad Hitlerum. Il n’a pas tort. Une rafle, ce n’est pas joli, du tout. Et, de fait, je n’ai pas parlé de rafle. De chasse, oui.

Et je persiste. Je crois effectivement que nous nous adonnons collectivement à une chasse à l’anglais. Qui ça, «nous»? Vous avez raison, j’aurais pu écrire «eux». Mais non, je dis «nous». Je ne vais quand même pas vous abandonner dans un moment difficile. Qu’importe, vous voulez des noms, sinon c’est louche. Je pourrais être accusé d’halluciner.

Allons-y donc. Nommons-les. Pensons ici au Mouvement Québec français qui organise sur son site un «concours citoyen». L’enjeu? Se balader avec un ruban à mesurer et débusquer dans tous les recoins des affiches, des publicités, des pamphlets où, ô malheur, on trouverait de l’anglais et, comble de la perversion, de la même dimension que le français. Une vraie chasse au trésor! Gagnez de nombreux prix. Pensons à Mario Beaulieu, président de la SSJB et porte-parole de toutes ses déclinaisons (dont le Mouvement Québec français fait partie), qui refusait – et refuse toujours – aux Anglo-Québécois de célébrer la nation lors de la Fête nationale en y chantant leurs chansons… Pas le hit-parade américain, leurs chansons, composées ici, au Québec, où ils sont nés comme leurs parents et parfois leurs grands-parents. Pensons à la Société nationale des Québécois qui réitérait cette position il y a quelques semaines à peine. Les Anglo-Québécois sont bienvenus pour célébrer la «nation», mais pas en anglais. Pensons aussi volontiers à Sébastien Ricard, comédien qui joue le rôle de Batlam dans Loco Locass et qui, lors du grand rassemblement bloquiste aux dernières élections fédérales, a cru bon de dénoncer Jack Layton qui «parlait français comme un vendeur de chars usagés». C’est louche, un accent anglophone, vous ne trouvez pas? C’est signe qu’on va se faire fourrer, qu’on va nous vendre une vieille minoune trop cher. Pas à cause de son parti, pas à cause de son programme… À cause de son accent.

…Et il y a nous, qui les laissons parler en trouvant tout cela «naturel», laissant à peu près toutes les mouvances identitaires s’agglutiner sur ce grand jeu de chasse au trésor, les oreilles accrochées au son du populisme radiophonique.

Je sais ce que vous allez me dire. Ce ne sont que des épiphénomènes… Ces gens-là ne représentent personne, sinon eux-mêmes.

…Désolé, mais non. Ces gens-là nous représentent et se font une mission de parler en «notre» nom. Mieux encore, ils ont le mandat politique de nous célébrer et de définir ce qu’est la nation. Tout cela ne se passe pas lors d’une sombre réunion dans le sous-sol de Raymond Villeneuve ou Patrick Bourgeois. Il s’agit d’une certaine «normalité» ici-bas.

Je sais aussi que vous allez me reprocher de manger du souverainiste. Ces gens-là, me direz-vous, ne représentent pas le mouvement et certainement pas la nation québécoise…

Je suis entièrement d’accord… Je signe à deux mains cette affirmation. Mais dites ça à eux. Pas à moi.

Des dinosaures, certes… Mais qui piétinent les fleurs.

…..

Un intervenant me reprochait aussi de ne pas proposer de pistes de solution. Il a raison. Je n’ai pas de solutions. Mais j’ai un rêve que j’ai souvent répété. Allez, je vous le redis ici. Je fais le rêve fou de nous voir entamer un dialogue, de méditer un petit instant la possibilité de dire une chose toute simple: les Anglo-Québécois font partie de la nation québécoise. Mieux! Ils prennent part à ce qui rend notre société si distincte. Je rêve de voir les commissaires scolaires créer des lieux d’échanges et de rencontres, des sorties en commun. Je rêve de voir les écoliers anglophones se rendre au théâtre, au cinéma, aux spectacles de musique avec les francophones.

Je rêve de les voir créer des blogues en commun, des journaux étudiants, des émissions de radio! Je rêve de les voir correspondre, chacun dans sa langue, en souhaitant se connaître. Je rêve même de les voir dans des camps de jour, créant des liens d’amitié durables.

Eh oui, je rêve de nous voir célébrer ensemble le jour de la Fête nationale… Depuis quelques années, je rêve même éveillé car un spectacle de quartier, L’Autre Saint-Jean, invite justement les Anglo-Québécois à y mettre leur grain de sel… Au grand dam des dinosaures, mais au plus grand plaisir de milliers de jeunes Québécois qui ne se reconnaissent plus dans les définitions du lobby du Nous.

Je pourrais même rêver de nous voir, ensemble, discuter de notre place dans le Canada… Et pourquoi pas d’indépendance si le cœur vous en dit…

Une chose est certaine… Sans ce dialogue essentiel, nous ne parlerons de rien.

Mon rêve se réalisera peut-être… Selon un récent sondage Angus Reid, 89% des anglophones et 66% des francophones sont d’avis qu’il faudrait apprendre les deux langues pour faciliter les communications au travail. Eh oui! Avouez que ça vous étonne! 89% des anglophones croient qu’il faut apprendre le français. Eh misère… C’est embarrassant, vous ne trouvez pas?

…Et si je vous soumettais, tout bêtement, qu’il en va peut-être de même pour faciliter les communications au sein de notre nation? Et si j’émettais l’hypothèse farfelue qu’une nation qui ne communique pas en persistant dans la division et les luttes internes est vouée à une mort certaine?

…..

Bon, vous sentez que je vous fais la morale et vous n’aimez pas ça. Allez, je vous laisse méditer tout ca en décorant votre arbre de Noël.

En attendant, je reviens à mes souvenirs d’enfance. Il y en a un que j’hésite à vous raconter. Avec le frère Desrosiers, au camp d’été, lorsque nous étions arrivés à un certain niveau d’expertise, les écorces et les feuilles ne suffisaient plus. Il fallait en faire un peu plus, fouiller plus profondément les mystères de la nature.

C’est ainsi que lors de mon dernier été au camp, il nous a proposé de disséquer une grenouille pour voir comment c’était fait à l’intérieur.

J’étais plutôt contre…

— C’est pas ben fin pour la grenouille, ça, frère Desrosiers!

— Peut-être, mais si tu ne le fais pas, tu ne sauras jamais ce qu’est une grenouille…

Je n’ai jamais oublié sa réponse.

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