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Théologie Médiatique

Le silence des jambons et les produits du terroir

Il arrive parfois, au gré des chroniques et du temps qui passe, qu’on puisse ressentir un grand vide, un vertige. Pourquoi ça et pas autre chose? Pourquoi tel ou tel sujet en particulier? On marche au fond sur le mince fil de l’objet qu’on observe ce jour-là, au-dessus du grand vide de tout ce dont on ne parle pas.

Prenez cette semaine, par exemple. Vendredi soir dernier, sur mon blogue, je me suis intéressé au jambon. C’est comme ça. Ça arrive sans prévenir. Ça fait quelques vagues, on rigole bien entre amis, mais nous sommes, comme chaque fois, entourés par le vide, dans toutes les directions. Sans filet.

Cela fait partie des pièges tendus au chroniqueur, si je peux m’exprimer ainsi. Alors que vous soulignez l’idiotie intrinsèque d’une poignée d’animateurs radio œuvrant à Québec, à CHOI FM, il s’en trouvera toujours pour vous reprocher de ne pas parler de tous les autres idiots qu’on peut trouver partout ailleurs dans la province. «Sachez, monsieur, que nous ne sommes pas les seuls jambons! Vous aussi, à Montréal, vous en avez!»

J’apprécie la force d’un tel argument! «Sachez que nous ne sommes pas seuls.»

Vous attendiez vraiment que je le dise? Fort bien, alors disons-le! Oui, nous avons aussi, à Montréal, des jambons. Cela dit, ce ne sont pas les mêmes. Nous les nourrissons différemment, ils ne sont pas issus de la même souche ni élevés au sein du même terroir, mais nous en avons. Qui en doutait? Voyons-y une sorte d’AOC. Je vous suggère d’ailleurs de fréquenter les foires et les dégustations pour juger de vos préférences, mais sachez que nous avons du très bon jambon qui n’a rien à envier à celui de Québec ou de Maniwaki.

C’est une question de goût et de tradition, au fond.

Par exemple, à Montréal, nous ne nourrissons pas notre jambon avec «le vrai monde», mais bien avec «la société» ou, mieux, «la société québécoise». Il s’agit, en quelque sorte, de notre principe de réalité à nous. Si les animateurs de CHOI aiment parler au nom du «peuple», nous, à Montréal, préférons parler des «citoyens». C’est le même genre de moulée, au fond, mais d’une marque différente que nous produisons ici, localement. Au final, ça donne un jambon un peu moins gras, voilà tout.

Vous n’avez jamais goûté? Ça tombe bien, j’en ai toujours quelques réserves à la maison. J’en sers à mes invités afin de leur montrer, non sans fierté, de quoi nous sommes capables dans la métropole.

Je commence toujours par un grand cru de première qualité. Le 29 septembre dernier, dans le cadre d’une «polémique» à propos du silence soi-disant «imposé» par la communauté juive de Hampstead afin de célébrer le Roch Hachana, Benoit Dutrizac, du 98,5 FM, s’employait à remettre les pendules à l’heure à propos des droits de la «société québécoise».

[Dutrizac] Ben coudonc, la communauté juive a décidé qu’il n’y aurait pas de bruit, y en aura pas. Alain Pronkin est avec nous. Alain, comment faut interpréter ça? Parce que là, la B’nai Brith va m’écrire «t’es antisémite, t’es un raciste, gna gna gna gna gna», tsé les sottises habituelles, mais un moment donné, la communauté juive a tous les droits, pis là tout le reste de la communauté, la société québécoise doit fermer sa yeule?

[Alain Pronkin] Ce qui est important, on va situer d’abord le Roch Hachana et le Yom Kippour.

[Dutrizac] Ouin, c’est quoi ça?

[Alain Pronkin] Roch Hachana, c’est le début de l’année et paradoxalement…

[Dutrizac] Non, c’est le 1er janvier, le début de l’année.

[Alain Pronkin] Oui mais pour eux autres, c’est cette journée-là…

[Dutrizac] Non non, t’es au Québec, c’est le 1er janvier.

[Alain Pronkin] Oui, mais dans leur tradition…

[Dutrizac] Non non, t’es au Québec, c’est le 1er janvier.

[Alain Pronkin] Mais mais…

[Dutrizac] Que c’est ça, là, leur début de l’année?

[Alain Pronkin] …si on y va juste de la façon religieuse.

[Dutrizac] Ouais.

Suivent quelques explications, brèves, d’Alain Pronkin, où l’on apprendra quelques bribes sur l’origine de la fête des récoltes et une demande de pardon à Dieu. Rapidement surtout, le temps est compté, on ne peut pas tout dire, vous comprenez. Alors on en vient aux faits. À la grande question:

[Dutrizac] Et là, pourquoi le silence, pourquoi interdire? Pourquoi faire chier ses voisins, bref?

Suivent des explications sur la «gouvernance», la Cour suprême, on passe par la prière au conseil municipal, sur le politique qui couche avec le religieux, «on a toutes sortes de fatiquants (sic) qui invoquent la Charte des droits» et ce genre de choses. On enchaîne. Rapidement, je vous dis.

[Dutrizac] (…) Et quand le politique couche avec le religieux, ça fait toujours des enfants mongols.

Parfois, le message, c’est le messager…

Mais finalement, il faut conclure, résumons-nous…:

[Dutrizac] On invite tous les gens qui passent par la ville de Hampstead jeudi et vendredi à klaxonner, à faire du bruit, à péter, à faire n’importe quoi, n’importe quel bruit, pour indiquer à la communauté juive que ce n’est pas la communauté juive qui mène au Québec. C’est pas eux, elles, qui vont déterminer comment on va vivre en société au Québec, c’est juste pas vrai. C’est pas vrai qu’ils vont imposer leurs concepts religieux, leurs préceptes religieux à toute la société, y a des maudites limites.

Nous y sommes donc. C’est en vain que nous avions espéré une réponse à la question de départ: «Alain, comment faut interpréter ça?» Elle n’arrivera jamais. Au final, cette «question de départ» n’a peut-être jamais existé. C’était une illusion, elle s’est évaporée. Subsistent seulement quelques bribes d’affirmations pratiques qu’il convient toujours de se remémorer: le début de l’année, c’est le 1er janvier et, aussi, y a des maudites limites.


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Alors, hein… Vous voyez bien que nous aussi, nous avons un peu de jambon dans nos spécialités locales montréalaises. Et du bon!

Ben non… J’ironise. C’est même pas vrai. Sachez que notre spécialité locale, à Montréal, ce n’est pas le jambon, mais bien le smoked meat… Une charcuterie hébraïque avec un nom anglophone.

Mais bon. Je retiens au moins une question de Dutrizac dans ce court dialogue: pourquoi le silence?

…Sans doute une question qu’on ne se pose pas assez souvent. Ça sert à quoi, hein, le silence? Un autre cossin dont on n’a pas besoin. Peut-être est-ce, au fond, la question à laquelle on ne répondra jamais dans les médias. Pourquoi le silence?

Pour rien, justement… Pour rien.

Quoi qu’il en soit, cette courte dégustation démontre au moins une chose: la jambonisation des médias n’est d’aucune manière un prétexte pour attiser la rivalité Québec/Montréal ou Montréal/régions comme vous avez tenté de me le faire croire cette semaine. Jamais! Certes, nous déclinons nos spécialités respectives au gré de terroirs différents, nous les préparons selon des recettes locales, grâce à un savoir-faire ancestral, par tradition. Oui, le jambon de Québec est différent du jambon de Montréal, comme un Cahors est différent d’un Maranges, mais au final, n’hésitons pas, comme le font fièrement les Français, à revendiquer une production commune «made in Québec».

J’en profite pour vous signaler, au passage, que le carême commencera cette année le 22 février…

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