Théologie Médiatique

Google, Facebook, Huffington Post : monopolisation du web global

Dans la foulée des discussions entourant l’arrivée du Huffington Post au Québec, on a beaucoup parlé de la valeur des contenus et de la rémunération des créateurs. Et pour cause… Il y a de quoi s’interroger lorsque des multinationales viennent pomper du talent sans redevances. On s’indigne beaucoup, et avec raison, lorsqu’il est question de dilapider les ressources naturelles locales au profit d’investisseurs étrangers… Il devrait en aller de même pour les ressources culturelles.

Or, dans ces discussions, certains intervenants ont pointé le fait que, somme toute, c’est ce que nous faisons tous les jours sur les médias sociaux: nous fournissons en contenu – et pas qu’un peu! – des éléphants médiatiques qui, grâce à notre enthousiasme, sont passés de l’état de startup à celui d’empire en quelques années.

Cette situation est loin d’être banale et représente en quelque sorte l’autre extrémité d’un problème que nous devons affronter depuis quelques années.

Tous les médias qui donnent dans le Web (et le verbe «donner» n’est pas innocent ici) en sont conscients. Depuis les dix dernières années, la Toile s’est «duopolisée», principalement autour de deux joueurs: Google et Facebook. Le premier a su tirer profit de vos intérêts et de votre curiosité. Presque tout ce que vous cherchez passe par ce moteur de recherche. Pour beaucoup, vos courriels. Pour à peu près tous les éditeurs de sites, vos statistiques de fréquentation. La matière première de Google, c’est l’agrégation de contenus produits par d’autres et votre intérêt pour ces contenus.

Le second, Facebook, a eu le génie de tirer profit de votre vie privée, vos amitiés, vos relations, vos conversations. Vos photos de famille, votre vie de couple, ce que vous faites, ce que vous mangez, écoutez, souhaitez, ce que vous dites, ce que vous «likez», dans le cybermonde, passe par Facebook.

Ces deux joueurs ont quelque chose en commun: ils ne produisent aucun contenu. Leurs «produits», c’est, pour Google, la référence et, pour Facebook, votre réseautique sociale.

Sans rien produire, sinon des algorithmes et des scripts permettant de faire des liens dans des bases de données, ce duopole du Web a su faire converger tout ce qui se passe dans votre vie numérique vers ses propres plateformes. Il est devenu les deux principaux piliers du trafic Internet. N’importe quel éditeur Web vous le dira, la vaste majorité des visiteurs qui passent par son site proviennent de Google, suivi de près par Facebook.

Si on a cru, pendant quelques années, que les stratégies de référencement et une forte présence sur les médias sociaux, afin de promouvoir nos contenus sur ces cyberautoroutes que sont Google et Facebook, pouvaient tracer la voie vers une monétisation des contenus et favoriser un écosystème Web diversifié, force est d’admettre aujourd’hui que nous nous sommes tout bonnement trompés. Au contraire, même! Alors que nous mettions beaucoup d’énergie à jouer les crieurs de rue sur ces plateformes, nous avons contribué à en faire un duopole, des contenants qui peuvent tout contenir.

Résultat, ce duopole du Web est devenu les lieux de prédilection pour vendre de la publicité et, comble de l’ironie, en ne payant aucune production de contenu, il est parvenu à des prix défiant toute compétition. C’est une question de volume.

Autrement dit, les éditeurs Web indépendants – et même les majors – ont tout simplement contribué à engraisser ceux qui allaient devenir leurs compétiteurs directs. Les annonceurs locaux leur répondent désormais qu’ils peuvent maintenant annoncer pour pas cher sur des sites plus fréquentés et qu’il suffit d’engager une majorette à médias sociaux capable de faire «spinner» les frous-frous du SEO pour rejoindre un public ébahi par cette nouvelle forme de «conversation».

C’est ainsi que les contenants ont connu une forte croissance au détriment du contenu qui, lui, s’est tout simplement dévalué avec le temps. Les éditeurs Web, voyant leurs possibles profits s’évaporer, n’ont plus les ressources pour produire des contenus et, paradoxalement, se le font reprocher par des lecteurs et des annonceurs qui investissent eux-mêmes leurs billes dans les portefeuilles de ce nouveau duopole des médias en ayant la sensation de jouer un bon tour aux business médiatiques traditionnelles …. Coquin de sort!

Et c’est là que nous sommes maintenant. Enfin, c’est là que nous étions avant que le nec plus ultra de l’information Web à la mode, piloté par Arianna Huffington désormais timonière sur le navire AOL, vienne en quelque sorte sceller l’autre extrémité de cette problématique en établissant une fois pour toutes qu’investir dans les contenus est désormais périmé: à partir de maintenant, ce sont des contenants qu’il faut mettre en place et plus gros ils seront, mieux ce sera.

Au duopole connu du Web vient donc de s’ajouter la pièce manquante du puzzle, celle qui prétend pouvoir contenir «le meilleur du Web» et même ce que l’on trouve sur les médias sociaux! On a un peu le sentiment d’observer une bouteille de Klein, un contenant qui est son propre contenu.

Le plus drôle, c’est qu’il se trouve en ce bas monde des observateurs branchés pour applaudir à une telle «diversification des sources et des voix»… Quand les monopoles arrivent à porter le masque de la diversité et que même les plus sceptiques y croient, inquiétez-vous…

Qu’est-ce à dire? Les producteurs et éditeurs Web devront-ils déclarer forfait devant ce monstre à trois têtes qui se nourrit de lui-même? Sans doute pas. J’ai l’intime conviction que les joueurs locaux et indépendants ont encore de beaux jours devant eux, surtout s’ils parviennent, à force d’imagination, à se réapproprier leurs spécificités culturelles et leur mission communautaire. Des aspects des médias que, dans la folie du moment, nous avons peut-être trop négligés… Face à la monopolisation du web global, il faudra bien reprendre l’arme que nous manions le mieux, celle de la spécialisation des diversités locales…