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Théologie Médiatique

Ontologie du rien: Du poulet et des fesses

Ça m’arrive comme ça, parfois, au hasard d’une balade un jour de congé. Je suis un peu con et je trimballe toujours mon cellulaire avec moi. Plus con encore, quand il vibre, je regarde l’écran. Le plus souvent, c’est un courriel. Le pire, c’est que ça m’arrive même en famille.

– C’est quoi, papa?

– Ah, rien, un type qui me traite de con.

– Tu lui as fait quelque chose?

– Peut-être… Enfin…

– T’as peur?

– Non non.

– T’as peur de rien, hein toi, papa?

Je n’ose jamais lui mentir. Et en fait, pour dire la vérité, en effet je n’ai peur de rien. J’ai peur du rien par contre. Ça, c’est l’angoisse. Le rien. Je dois mettre sans cesse du quelque chose afin de repousser le rien autant que faire se peut.

– Papa, à l’école, on doit écrire ce que font nos parents. Alors, toi, tu fais quoi?

– Tu peux écrire que je suis un con?

– Ben, je dois écrire ce que tu fais comme travail.

– Écris que je fais quelque chose alors…

La peur du rien, donc. J’occupe, en quelque sorte, cette position ontologique, un peu comme tout le monde, j’imagine. Je suis devant le rien. Pas le vide, pas le cosmos, pas l’infini… Non, juste le rien.

Le rien, et le trop, pour être juste.

Et pourtant, le rien me poursuit toujours. Prenez, par exemple, la semaine dernière. On a appris qu’on allait retirer le nom de Gordon Ramsay de l’affiche au Laurier BBQ. Fini, Gordon. Il n’y aura jamais mis les pieds, finalement, sauf au lancement. Le gérant ne l’a jamais vu.

C’est dans ces moments que la peur du rien m’envahit. Punaise de Dieu du ciel! Ce n’était donc rien! Là, j’ai vraiment peur. Le rien s’était déguisé en Gordon Ramsay alors que je regardais un poulet rôti. Il a bien failli m’avoir! Je dois toujours me tenir aux aguets.

Parce qu’il y a à peine un an, Gordon Ramsay, ce n’était justement pas rien. C’était quelque chose. Sophie Durocher, ma chroniqueuse favorite, signait à ce titre une pièce d’anthologie qui m’a réconforté. Elle avait été invitée au lancement, la chanceuse. Elle est à la fois végétarienne et experte en poulet rôti. Elle avait beaucoup aimé sa soirée. «On a ajouté un bar coolissime», écrivait-elle. J’étais très content. J’ai même appris que désormais, au Laurier BBQ, le décor est «shabby chic», comme le poulet d’ailleurs. Mais Sophie n’avait pas goûté le poulet. «Par contre, me rassurait-elle, je peux vous dire que la poutine (un ajout au menu) est parfaite, avec ses frites croustillantes, sa sauce Laurier et ses généreux morceaux de fromage en grains.»

Mais là, hop, Gordon est parti. Fini. Plus rien. J’espère que la poutine est toujours aussi bonne et les morceaux de fromage, toujours aussi généreux, sinon, je vous jure, mon angoisse me reprend sur-le-champ. S’il fallait que le fromage en grains ne soit plus généreux… Enfin, vous me comprenez.

– Papa, c’est quoi le Laurier BBQ?

– C’est un endroit où on mange du poulet BBQ shabby chic.

– C’est quoi du shabby chic, papa?

– C’est rien.

Dommage tout de même, parce que comme je vous le disais, Gordon Ramsay, c’était quand même quelque chose. D’ailleurs, il n’y avait pas que Sophie, que je salue au passage, à ce lancement. Il y avait aussi notre ministre des Finances, Raymond Bachand. Monsieur Bachand aime les décors shabby chics, lui aussi. C’est en tout cas ce qu’on raconte. J’ai lu plus tard, dans le journal d’Outremont, qu’il avait même choisi cet endroit cet automne pour tenir un point de presse sur l’évasion fiscale dans le domaine de la restauration. C’était une bonne idée.

J’ai repensé à Raymond Bachand lundi soir. On parlait de lui abondamment sur Twitter. Bon, vous ne le savez peut-être pas, mais je passe une bonne partie de ma vie sur les médias sociaux. Encore cette foutue peur du rien. Donc, selon ma perspective, tout le monde, l’univers en entier, parlait de Raymond Bachand lundi soir. Et ce n’est pas peu dire.

Pourquoi donc? Bachand avait-il proposé aux étudiants de manifester de manière «shabby chic» et «coolissime» contre les hausses des frais de scolarité? Non… C’était plus grave que ça, en fait. Il a dit aux manifestants qu’occuper le centre-ville, c’était inacceptable. Jean Barbe, chroniqueur et écrivain bien connu, n’était pas content. Il a donc lâché une bombe Web 2.0. Une accusation grave. Ça, c’était quelque chose, aussi.

«C’est Raymond Bachand qui a dit que bloquer un centre-ville était inacceptable?

Bachand, tu te souviens quand tu as essayé de pogner les fesses de ma blonde, à Paris, quand tu étais soul? Tsé, pendant le party de la première de Notre-dame-de-Paris? C’était inacceptable. Je t’ai pas vargé dessus avec une matraque. Prends note, stp.»

Avouez que, hein, ça, ce n’est pas rien. J’imaginais, assez amusé, monsieur Bachand, les mains tendues, prêt à tâter du popotin. J’imaginais, je dis bien, car pour vous dire, je ne l’ai jamais vu, soûl, pognant le cul des demoiselles, ou essayant. Mais bon, c’était écrit, et entre le rien et une rumeur, je suis comme vous, je préfère encore la rumeur. D’autant plus que, dans mon domaine, un scandale comme celui-ci, ce serait bon pour l’économie. On aurait pu imprimer pas mal de chroniques à ce sujet.

J’étais donc assez déçu, le lendemain, lorsque Jean Barbe nous a appris que, finalement, «pogner les fesses» était une expression. Bachand n’avait pas tâté du popotin de la blonde à Jean Barbe. Il n’y avait plus de mains, plus de fesses, plus de poigne, rien… Punaise! Encore ce rien qui me rattrape. Si seulement le temps avait pu s’arrêter, tout était parfait dans ce scénario.

Il y a des jours comme ça, je vous jure, où un rien peut tout changer.

Quoi qu’il en soit, oui, bon, il reste quand même quelque chose. Car Jean Barbe ne voulait pas, dans les faits, nous parler de fesses, mais bien de matraques. C’est comme ça, la poésie. On vous parle du soleil couchant mais dans les faits, on veut vous parler de la condition humaine. Il faut lire entre les lignes. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est inacceptable de trouver inacceptable de manifester dans un centre-ville. Je suis assez d’accord… S’il faut se contenter de manifester chez soi, loin des regards de la foule, où va-t-on, je vous le demande!? D’autant plus que les voisins risquent de se plaindre du bruit. Si on ne peut plus occuper quoi que ce soit comme espace public, aussi bien dire adieu à la société civile et retourner chasser l’antilope, ou la volaille, dans l’état de nature. Et là, vous voyez ce que ça veut dire, fini le BBQ shabby chic. Ce serait dommage.

Cela dit, je ne sais ce qui m’inquiète le plus… Qu’on n’ait plus le droit de manifester dans les rues des centres-villes ou de vous voir, à la moindre rumeur lancée par on ne sait qui sur Twitter ou Facebook, lever le pouce en criant «Vive la vérité!»? Ça m’inquiète de manière égale, je dirais. Lundi soir, sur Twitter, il s’en trouvait même pour s’imaginer que Jean Barbe venait d’allumer la braise du printemps québécois. Rien de moins. Une anecdote, un potin de soirée chic il y a 14 ans rapporté en 55 mots et hop, on a une révolution… Et vous cliquez sur «Like»…

La matraque ou le bouton «Like»… Je ne sais ce qui m’assomme le plus…

Vous êtes nombreux à me demander ce que je pense du Huffington Post Québec. Rien, justement. En fait, je n’y vais presque jamais, sinon guidé par un valeureux internaute qui m’envoie un lien. Je n’ai toujours pas compris ce qu’il fallait lire dans ce nouveau média, sans doute shabby chic et coolissime. Mais j’étais quand même heureux, hier, de découvrir qu’on peut y lire le blogue de Julie Blais Comeau, consultante et «etiquette expert». Son sujet de cette semaine: «Situation délicate: mon collègue pue». On y apprend comment se parler, entre collègues, de nos odeurs désagréables. Ça m’a rassuré. Car là où il y a de l’odeur, c’est donc qu’il n’y a pas rien! Les yeux fermés, dans le silence, sourd et aveugle, si je peux flairer une odeur, je sais qu’il y a quelque chose. Rassurant. Quoi qu’il en soit, en lisant madame Blais, j’ai pu apprendre que «c’est pas facile de jaser de quelqu’un qui pue avec celle qui pue»… Merci madame, ça, ce n’est pas rien!

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