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Théologie Médiatique

La médiasocialisation: J’irai spammer sur vos tombes

18 h 59 mardi, début de soirée. C’est le moment où je cherche un titre pour ma chronique que je dois envoyer à la correction tôt le lendemain matin. C’est trois minutes après 18 h 56, l’heure où je cherche le sujet. Après trois minutes, j’abdique et me rabats sur le titre. Si vous avez le titre, en général, vous avez l’essentiel. Le reste vient tout seul.

À 18 h 59, donc, mon portable fait «bip». Un courriel. Punaise! C’est ma mère! Francine Fillion. Qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir? Ça fait un bail qu’elle ne m’a pas écrit.

C’est pas elle en fait. C’est un spam. Un vilain s’est sans doute faufilé dans son compte Hotmail. Il m’envoie un lien pour me faire grossir le pénis ou pour me vendre une vraie fausse Rolex. Pas dans les habitudes de ma mère du tout. J’ai pas osé cliquer.

Surtout qu’elle est morte il y a une dizaine d’années. Si elle savait…

J’ai ressenti comme un grand vide… Normalement, j’aurais dû répondre, lui faire signe: «Change ton mot de passe au plus torvisse, maman, un méchant vendeur de pénis longs s’est introduit dans ton courriel…» Mais rien, inutile. Elle est morte. Ma mère n’avait pas de vie 2.0. Elle est donc doublement morte. J’ai tapé son nom dans Google pour m’en assurer. J’ai trouvé une Francine Fillion de Repentigny dans les petites annonces: «Beau set de salon 3 places couleur Moka en cuir il n`a servi que 6 mois cause déménagement avec un conjoint. Faite vite…» (sic)

Un léger doute m’a soudainement envahi. J’ai cherché le nom d’une cousine sur Facebook. Ben non, finalement, ma mère ne vend pas de divan et ne m’envoie pas de spam. Son nom, c’était Filion avec un seul l et elle écrivait «faites» avec un s à la fin.

Dire que j’avais trouvé un titre super et le sujet qui vient avec. Genre de scénario pour une émission au Canal D, les morts qui reviennent vous visiter dans vos courriels et qui vendent des divans à Repentigny.

Dommage.

Mon autre sujet est beaucoup moins passionnant. Le matin, je lisais un texte signé Éric Desrosiers dans Le Devoir qui rapportait les propos d’Yves-Thomas Dorval du Conseil du patronat du Québec. Ce gentleman déplore que les entreprises et les politiciens soient victimes des médias sociaux. Le message, lorsque transmis à l’aide de ces technologies où n’importe qui peut dire n’importe quoi, ne passe plus aussi bien qu’à l’époque où «tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision», des médias qui étaient «soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées».

Je sais. C’est une idée que vous n’aimez pas entendre. Surtout de la part du Conseil du patronat. Mais ce monsieur Dorval n’a pas tort. Le message ne passe effectivement plus si bien. Surtout pour les politiciens qui ne sont pas encore devenus des n’importe qui qui disent n’importe quoi. Par exemple, Denis Coderre qui répand son esprit sportif sur Twitter est un peu n’importe qui. C’est un peu mon beau-frère, ou l’oncle de mon voisin. Il parle politique comme on parle de pelouse ou de technique de cuisson au BBQ.

C’est ce que tente de devenir aussi monsieur Jean Gattuso des Industries Lassonde qui mettent en marché, entre autres, les jus Oasis. Ce dernier devait affronter un grand vent d’insatisfaction il y a quelques semaines alors que les médias rapportaient que son entreprise avait épuisé économiquement, moralement et juridiquement pendant sept ans une dame qui avait eu la malencontreuse idée de nommer ses produits de soins corporels Olivia’s Oasis. Je les comprends un peu, les gens de Lassonde, remarquez. S’il fallait, par confusion, qu’on se mette à se frictionner le corps avec du jus de pomme au goût moelleux, imaginez un peu.

Bref, sept ans plus tard, alors que se succédaient des milliers de messages Twitter et Facebook de consommateurs pas exactement séduits et dénonçant le bullying corporatiste du fabricant de jus, Jean Gattuso aussi a voulu devenir un peu n’importe qui. Il a voulu se transformer en beau-frère qui cause vitamine C en vous pressant une orange. Il a ouvert un compte Twitter et un blogue au titre à la fois gros et léger comme un ballon de plage: «Lassonde vous écoute».

Un peu comme le type qui trompe sa femme pendant sept ans et, lorsqu’elle le découvre, rentre chez lui avec un bouquet et une carte: «Tu es importante pour moi chérie, je t’écoute.»

Ou encore le politicien qui, une fois son parti relégué dans l’opposition pour cause de corruption, se met à tweeter les scores du hockey et du football. Un peu plus et on aurait envie de lui faire un tape bédaine et de lui payer un hot-dog. T’es un cool dude, bro.

Je me suis dit qu’il devait bien y avoir un stratège médias sociaux quelque part pour prêter main-forte à Ronald Weinberg, ex-patron de Cinar, et ses complices qui épuisent mon ami Claude Robinson depuis 15 ans… J’ai un titre génial pour un blogue qu’ils pourraient ouvrir afin de se refaire une image: «On aime vos idées».

– – –

C’est en cela qu’Yves-Thomas Dorval du Conseil du patronat du Québec n’a pas tort. Le message ne colle plus. En tout cas, pas de la même manière. Les citoyens se méfient, à tort ou à raison, à la fois des politiciens, des corporations et des médias traditionnels. Il faut maintenant mettre du lubrifiant 2.0, graisser l’engrenage de la médiasocialisation. On peut certes continuer de dire n’importe quoi, de manipuler le message et d’adhérer à l’idéologie des relations publiques. Pour autant qu’on parvienne à avoir l’air d’une sorte d’animateur de communauté sachant manier le thumbs up et le «merci pour le gentil RT», on pourra continuer de vous faire passer un fausse Rolex pour une vraie. Les morts ont tous la même peau…

Je l’ai écrit ici dernièrement, ce qui mine en ce moment la vie sociale au Québec et en Occident, c’est ce que j’appellerais une crise de foi politique. Une crise des idées reçues, de la pensée en kit, de la moulée idéologique qu’on sert au bétail électoral, des relations publiques érigées en système, «pense pas surtout, avale… Continue de dire ce que tu veux, voici un formidable cossin technologique pour te permettre de t’exprimer, mais avale»…

La plus grande menace qui pèse en ce moment sur nos sociétés médiatiques, ce n’est pas tant la manipulation et le contrôle de l’information ou encore les atteintes aux libertés individuelles, notamment la liberté d’expression. Le danger le plus imminent, c’est que les outils qui, croit-on, garantissent ces libertés soient en fait le terreau d’un discours cousu d’idées reçues et d’amalgames justifiés par la technique elle-même. La plus grande erreur serait de croire que parce que nous pouvons communiquer plus rapidement, nous comprenons de facto plus efficacement. La bêtise la plus flagrante serait de s’imaginer que les outils puissants que nous utilisons assurent d’une quelconque manière l’émergence d’une vérité éclatante qui nous apparaît plus juste parce qu’elle est médiasocialisée.

Ce piège repose en grande partie sur une rocambolesque confusion des genres entretenue depuis quelques années dans le monde des communications.

Car les médias sociaux ne sont justement pas des médias sociaux.

Ce sont des médias personnels.

Des médias privés, même.

C’est d’ailleurs ce qui les distingue de tous les autres médias.

La médiasocialisation consiste à transformer les relations publiques afin de leur donner l’apparence de la confession intime. L’enjeu est de muter les sociétés privées – qui continuent néanmoins, ce faisant, d’être ce qu’elles sont en essence – en personnalités populaires, vulgaires même, près des gens, grâce à des liens virtuels dans des bases de données.

Par une certaine forme de prestidigitation, nous considérons ces liens qui forment une toile comme un média. C’est ainsi que nous confondons couramment volontiers – ce qui est une aberration – les «médias sociaux» avec les «réseaux sociaux». Ces réseaux virtuels (et non sociaux à proprement parler) forment une surface, un média sur lequel on peut désormais afficher ce qu’on veut pour autant qu’on sache utiliser la bonne colle…

On peut donc rassurer Yves-Thomas Dorval, ses collègues du Conseil du patronat du Québec et les politiciens. Les fabricants de colle se bousculent désormais au portillon… Je ne serais même pas étonné que les représentants du CPQ aient reçu depuis hier des appels d’experts en stratégie Web 2.0. Ces derniers leur apprendront comment faire bon usage des médias sociaux et tout devrait rentrer bientôt dans l’ordre.