Théologie Médiatique

La mauvaise stratégie du vote stratégique

N’allez pas croire que je suis fâché. Je ne me fâche que très rarement et jamais pour des choses très importantes. Le plus souvent, je m’emporte pour des banalités. Le reste du temps, je rigole.

Je ris d’ailleurs pas mal depuis quelques semaines. Il n’y a pas une journée où vous ne me parlez pas de l’importance de «débarquer Charest». Le «vote stratégique» que vous appelez ça. Vous avez même des tableaux et des graphiques pour me démontrer que dans certaines circonscriptions, si je vote pour la CAQ, Québec solidaire ou Option nationale, les libéraux pourraient passer. Et ça, vous n’aimez pas ça…

Attendez, là… Vous m’avez cassé le dos depuis toutes ces années à propos de l’importance de voter pour m’inviter maintenant à «voter stratégique»?

… Vous devriez sérieusement envisager une carrière dans le domaine des variétés. Le burlesque vous va à merveille.

Soyez bien certains d’une chose. En donnant un simple «appui statistique» à un parti ou à un autre, vous lui offrez aussi une caution morale. Dans le flot des communications, un seul message sera désormais martelé afin de justifier tous les choix subséquents de l’aspirant au pouvoir qui sera élu: «Nous avons eu un mandat clair de la part de X% des citoyens.»

Ce mandat, vous ne pourrez pas le récupérer. Il aura été cédé sans garantie de retour. Jamais vous ne pourrez réclamer votre monnaie, tenter de faire valoir que vous n’étiez pas d’accord avec tel ou tel point ou que vous vouliez simplement voter contre l’autre, Jean Charest, en l’occurrence. Non. Une élection n’est pas un buffet chinois. Si votre candidat remporte son comté, il ira raconter que vous lui avez donné la permission de dire «nous» en parlant de vous, quoi qu’il dise.

… Je ne sais pas, je vous dis ça comme ça, mais si j’étais à votre place, en sachant cela, je trouverais plus intéressant de perdre en compagnie d’un chic type qui me semble intelligent que de remporter la lutte avec un tata patenté.

Pire encore, à ce chic type que vous aimeriez appuyer, vous refusez de donner cette caution statistique suprême que sont les résultats des élections? Et vous êtes prêts à sauter dans le navire d’un tata, pour y ramer enchaînés, sous prétexte de couler un plus gros tata encore? Mais nom de Dieu! Qu’allez-vous faire au juste dans cette galère?

Ne m’en veuillez pas trop d’avoir toujours préféré le pédalo en solitaire.

Vous connaissez bien la prochaine destination. Vous y avez été mille fois. Vous êtes repartis pour un autre tour de manège. Allez hop, un de plus! Vous m’en mettrez trois caisses, madame, je prends de l’avance pour l’hiver! Et on recommence, PQ contre PLQ, quatre ans, une autre élection, quatre ans encore… À propos, j’ai entendu dire qu’Air Supply serait bientôt en spectacle au Québec. Que des succès souvenirs au menu. Pensez à réserver une gardienne pour ce soir-là!

Je ne sais plus qui a dit que le début de la folie était de recommencer perpétuellement les mêmes actions en espérant chaque fois un résultat différent, mais j’aimerais bien le connaître.

Vous faites ce que vous voulez avec votre vote stratégique, mais quatre ans de plus de Charest, ça me semble moins pire qu’une condamnation à tourner à perpétuité dans ce carrousel électoral duquel nous mourrons étourdis de ne pas sortir.

Voter stratégique pour le PQ pour défaire les libéraux de Charest en attendant une réforme du scrutin est une impasse et un piège de la pensée. C’est une sottise pure et simple. D’abord, il est assez peu probable qu’une telle réforme soit mise en place au cours d’un éventuel prochain mandat péquiste. Avec tout ce qu’ils ont promis de défaire et d’inventer, des règles pour les écoles passerelles en passant par les réflexions en groupe sur les droits de scolarité et les référendums d’initiative populaire, le temps manquera inévitablement au PQ au cours des quatre prochaines années. Sans compter la volonté, qui est loin d’être au rendez-vous… Ça vous étonne? Ben quoi! C’est pourtant une aubaine, sans réforme du scrutin, vous votez pour eux…!

Ils réclameront alors un autre mandat selon les mêmes règles, et vous devrez encore «voter stratégique»… La belle affaire.

Plus ironique encore, le PQ, incapable de fédérer ses alliés naturels, est lui-même en bonne partie responsable de la division actuelle du vote. Le café est fort, ensuite, lorsqu’on nous demande de nous rallier «pour ne pas diviser le vote».

La seule manière de renverser ce mouvement perpétuel et de vraiment avancer vers une réforme du mode de scrutin et une Assemblée nationale plus représentative, c’est de démontrer par l’absurde l’inefficacité des méthodes actuelles. La recette est simple. Lorsque les partis condamnés à la marge pourront dire, scrutin à l’appui, qu’ils obtiennent la faveur d’une partie considérable de la population, on pourra constater l’ampleur de l’incongruité. Tant qu’un parti devra se satisfaire de miettes de pourcentage – ce que vous leur laissez en votant stratégique – , il semblera tout à fait normal à la moyenne des ours qu’il n’ait pas voix au chapitre au Parlement. Pourquoi aller changer le mode de scrutin si personne ne vote pour eux de toute façon?

Vous voulez que Khadir, David, Aussant ou Legault puissent dire que vous les appuyez?

Il n’y a qu’une seule manière pour ce faire. Bizarrement, il suffit justement de les appuyer…

«Voter stratégique», c’est les abandonner.