Théologie Médiatique

La foi politique

Difficile de ne pas être affligé en écoutant le témoignage de Lino Zambito à la commission Charbonneau, que nous entendons depuis quelques jours comme si nous assistions à un polar politique en temps réel. La pourriture semble incrustée partout, de l’administration municipale à Montréal jusqu’au financement du Parti libéral du Québec. Certes, il ne s’agit que d’allégations et la présomption d’innocence demeure de mise, mais alors que la justice cognait en même temps à la porte du maire Vaillancourt à Laval et qu’on proposait aussi de mettre Mascouche sous tutelle, le maire Marcotte ayant été arrêté en avril dernier, les optimistes se faisaient de plus en plus rares. Quand vous vous réveillez la nuit et qu’il y a de la fumée partout, à vous en étouffer, ce n’est plus le temps de douter, le feu doit être pris quelque part.

Corruption, collusion, secret, prête-noms, fraude, crime organisé, complot, blanchiment d’argent, tous ces ingrédients se mélangent dans une sorte de gruau assez peu appétissant. Assez tristement, c’est ce qu’on nous propose comme nourriture politique alors que nos élus se gargarisent depuis des mois de la juste part des uns et des autres.

Nous avons été dressés les uns contre les autres, les pour et les contre, les rouges et les verts, les riches et les pauvres, les solidaires et les lucides, alors que dans notre dos, c’est purement et simplement la confiance qui est mise à mal, consciemment en plus, par certains de nos représentants. Une confiance fondamentale, essentielle, sans laquelle l’idée même de société ne saurait exister.

Comment peut-on s’imaginer qu’on puisse éventuellement s’entendre sur une certaine forme de contrat social, où chacun accepte de limiter sa liberté pour contribuer au bien commun, si ceux-là mêmes qui devraient veiller au respect des règles découlant de ce contrat sont occupés à nous berner?

— Bonjour monsieur, pourriez-vous nous remettre votre juste part, s’il vous plaît?

— Ma juste part? Vous voulez faire quoi avec?

— Vous fourrer.

Allons donc…

Il se produit en ce moment au Québec une sorte de dessaoulement qui est peut-être la suite normale d’un long processus de sécularisation. Au sortir des années 50, alors que nous nous inscrivions dans la modernité, nous avons déplacé la charge du sacré, qui était jusqu’alors la prérogative des institutions religieuses, vers les institutions politiques. Tout était à créer pour tisser un lien de confiance entre les citoyens et leurs représentants. C’est ce à quoi sont parvenues les grandes figures politiques de la Révolution tranquille: stimuler et entretenir une certaine forme de «foi politique»… Eh oui, l’humain est un animal qui croit.

Il est d’ailleurs question de «croire» les politiciens. C’est même ce qu’ils réclament, toujours, en campagne électorale: «Mes amis, croyez-moi! Faites-nous confiance.»

Or, voilà, depuis peu, cette foi politique s’est effritée. Le potentiel de confiance des individus s’est porté vers d’autres institutions, la science et la technique notamment. Tout cela s’est passé très vite. De la trudeaumanie et du rêve porté par René Lévesque, nous sommes devenus complètement sourds aux appels des leaders. Nommez-moi un seul politicien qui fut apte à éveiller un élan de dévotion civique allant plus loin que la simple sympathie depuis les 20 dernières années. Il n’y en a aucun.

Bref, en somme, nous n’y croyons plus.

L’administration et la gestion quotidienne des affaires publiques étaient peut-être les derniers aspects qui permettaient de conserver un lien de confiance avec les leaders politiques. À défaut de croire en eux, nous les avons laissé gérer des services.

Ce dernier maillon est en train de se rompre sous nos yeux.

Alors, comment peut-on maintenant convaincre les individus de prendre part aux labeurs de la civilisation?

C’est là que se dresse le réel péril qui nous guette actuellement. Il ne suffira pas de mettre en place telle ou telle mesure visant à corriger une situation ponctuelle et accidentelle. C’est le rapport fondamental de confiance entre les individus et leurs représentants qui est mis à mal et c’est ce dernier qu’il faut soigner. Une politique ne peut pas être un remède lorsque c’est le politique qui souffre.

Ce n’est pas que des dollars qu’on a pillés. C’est la cohésion sociale qu’on dévalise.

Tout ça m’assassine

Il n’est pas du tout certain que les institutions politiques pourront à nouveau catalyser les rêves et les espoirs des foules. La foi se portera fort probablement vers de nouvelles institutions qui sont peut-être encore à imaginer.

Pour l’instant, nous nous retrouvons un peu comme ces deux personnages créés par Dominic Champagne dans la pièce Tout ça m’assassine, errant sur l’autoroute en cuvant une sacrée brosse dont ils se relèvent à peine.

Et nous n’avons plus cru qu’en nous-mêmes. / Puis n’y croyant plus… / N’en pouvant plus d’y croire… / Ou ne voulant plus y croire… / N’en pouvant plus de ne plus y croire… / Ou n’en pouvant plus de ne plus vouloir y croire… / Ou n’en pouvant plus ou en tout cas! / On n’a pus rien voulu savoir de rien.

Je vous invite d’ailleurs à aller voir cette pièce. Vous n’y trouverez aucune solution, mais une bonne dose d’inspiration. C’est quand tout fout le camp qu’on constate l’utilité des poètes.

Car oui, tout ça nous assassine.

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