Théologie Médiatique

Gabriel Nadeau-Dubois c. Jean-François Morasse: la désobéissance associative

L’histoire est connue et il est inutile de la résumer. Gabriel Nadeau-Dubois a été reconnu coupable d’outrage au tribunal, perdant ainsi sa cause devant Jean-François Morasse, cet étudiant en arts plastiques qui avait porté l’affaire devant les tribunaux. Une histoire peu banale, qui se déroule sur la mince frontière entre légitimité et légalité, et sur laquelle on n’a pas fini de réfléchir. D’ailleurs, on le sait, Nadeau-Dubois ira en appel de cette décision.

Pour l’heure, cependant, il se trouve que Morasse est devenu la cible idéale de quelques saltimbanques de la révolution sur les médias sociaux, curieusement peu dénoncés par les chantres des droits de tous. Quelques-uns ont créé la page «Trophée Jean-François Morasse de la bêtise» qui sera remis «à la personne qui se sera illustrée dans l’année par son extrême bêtise et son comportement antisocial et antidémocratique». Ça semble amuser beaucoup de monde. On s’étonne d’y retrouver des gens normalement intelligents et articulés. D’autres ont même été jusqu’à publier l’adresse et le numéro de téléphone de Morasse sur Facebook par le biais de la page d’un groupe intitulé «Les Réseaux», ce qui est franchement jaune, si bien que le principal intéressé a porté plainte à la police pour intimidation.

Une belle foire d’empoigne, en somme.

Posons la question simplement: est-ce que Jean-François Morasse avait le droit de s’adresser aux tribunaux pour faire valoir ses droits? La réponse est indéniablement oui. Ça ne rend pas sa cause plus ou moins juste, ses arguments ne sont pas plus ou moins valables pour autant, mais il avait le droit. Point.

Un juge lui a donné raison. On peut ne pas être d’accord avec ce jugement. On peut aussi le contester. C’est d’ailleurs ce que fera Gabriel Nadeau-Dubois en appel et c’est tant mieux.

Un principe demeure essentiel: ces deux citoyens peuvent légitimement et légalement s’adresser aux tribunaux pour faire valoir leurs droits et se défendre.

Je préfère de loin les imperfections d’un système de justice qui reconnaît à chacun le droit de débattre en cour à la perfection absolue du monde telle qu’elle est envisagée par quelques têtes brûlées qui se gargarisent de lutter pour le bien commun tout en se confortant dans une négation pure et simple des droits de certains individus, puissent-ils être minoritaires – voire seuls! – , au nom de la démocratie.

On peut certainement regretter la judiciarisation du conflit étudiant et même la dénoncer. Sans aucun doute, ces dérives devant les tribunaux ont été causées par un manque de volonté politique. J’ai l’intime conviction que c’est d’abord et avant tout l’attitude des élus de l’époque qui est à l’origine de ces débats légaux auxquels nous nous adonnons en ce moment.

Mais devant cette très mauvaise gestion politique du conflit, peut-on reprocher à des citoyens laissés à eux-mêmes de s’adresser aux tribunaux?

La réponse est non.

Surtout quand ces citoyens sont plongés dans une situation alambiquée au possible, où la force du nombre – sinon la force tout court – l’emporte sur les libertés individuelles. Plus encore, ces libertés revendiquées par certains étudiants isolés reposent essentiellement sur les mêmes principes garantissant la liberté d’association, le droit de manifester ou encore le droit à l’éducation. On s’imagine mal que certains protagonistes puissent avancer qu’il est légitime de faire valoir un droit fondamental, mais pas un autre… Sauf, peut-être, quelques fêlés du bonnet pour qui la fin – lire la fin de l’histoire – justifie les moyens.

Ce débat apparaît encore plus complexe lorsqu’on se demande en quoi il serait juste et même bien vu de désobéir à une loi ou à une ordonnance de la cour alors qu’il serait répréhensible, voire ignoble, de ne pas vouloir se plier au vote d’une association syndicale ou étudiante.

Certes, les lois et règlements sont bien souvent imparfaits et peuvent parfois paraître injustes. Ils le sont dans bien des cas. Mais dire cela, c’est aussi admettre que les règles inhérentes aux associations souffrent sans doute des mêmes défauts. On ne peut à la fois décrier les imperfections des lois tout en revendiquant le caractère sacré et inaliénable d’une ligne de piquetage sans s’inscrire dans une sorte de dévotion idéologique qui frôle le fanatisme content.

S’il peut parfois être légitime d’avancer dans la voie de la désobéissance civile, il doit y en aller de même pour la désobéissance associative.

Partant de là, si un individu fait le choix de mettre au défi, grâce aux moyens dont il dispose, une association et ses règles qu’il juge illégitimes, fondamentalement, il n’est pas différent de Gabriel Nadeau-Dubois et les membres de la CLASSE qui ont fait exactement le même choix face à l’État au printemps dernier.

Voyez-vous, pour ma part, en extrapolant un peu, je n’ai aucune difficulté à croire qu’on puisse, au nom du bien commun et de l’intérêt collectif, refuser en toute légitimité d’obéir aux ordres d’un Rambo de la FTQ.

Nadeau-Dubois n’est pas Rambo? C’est juste. J’en conviens. Mais pour l’heure, ceux qui font de Morasse l’homme à abattre dans une lutte sans merci ne me font penser à personne d’autre.

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