Ne manquez rien avec l’infolettre.
Théologie Médiatique

Pauline à la cafétéria

C’est une phrase toute conne, lancée par Pauline Marois dans son discours d’ouverture du conseil national du Parti québécois qui se tenait la fin de semaine dernière. «Nous ne laisserons pas les professeurs, les directeurs d’école et les cuisiniers de cafétéria s’organiser avec l’épineuse question des accommodements religieux.» J’ai pensé aux cuisiniers de cafétéria. Je les ai imaginés, entre deux menus, aux prises avec ces questions épineuses. Pas les accommodements raisonnables, dont on a tant parlé depuis quelques années, mais bien les «accommodements religieux». Voilà un curieux changement d’expression, une sorte de glissement, comme si on voulait distinguer ce qui est raisonnable de ce qui est religieux. Un changement de paradigme qui s’introduit dans le vocabulaire. On veut bien être accommodant, mais regardez ce qu’on nous demande! Du religieux!! Non mais! Vous rigolez!?!? 

Comme pour faire comique, le pape démissionnait le jour suivant, ou l’autre après. Et tout à coup, on a presque entrevu la possibilité d’un pape québécois. Coquin de sort! J’espère qu’il sera accommodant. Imaginez un peu un pape natif de La Motte en Abitibi. Je n’ose pas imaginer les épineux problèmes des cuisiniers de cafétéria si une telle chose devait advenir!

Mais bon, passons sur le pape. Pour comprendre les propos de Pauline Marois, il faut se reporter en mars 2007, alors que le PQ passait au troisième rang derrière l’ADQ lors des élections. Nous étions en pleine «crise» des accommodements raisonnables. En janvier, la municipalité d’Hérouxville publiait son code de vie. La commission Bouchard-Taylor commençait le mois suivant, en février. Mario Dumont jouait à fond la carte identitaire, avec un certain succès. Pour le parti souverainiste, traditionnellement nationaliste, la raclée était solide. En jouant sur l’échiquier de la paranoïa populiste, une poignée de députés sortie de nulle part avait réussi à damer tous les pions. L’ADQ devenait l’opposition officielle. Le PQ ne s’en est peut-être jamais remis.

La leçon à retenir pour Pauline Marois, qui allait devenir la chef du PQ quelques semaines plus tard à la suite de la démission d’André Boisclair, était fort simple: faire peur aux cuisiniers de cafétéria est politiquement payant. Plus jamais le PQ n’allait se laisser dépasser sur la piste du populisme identitaire. La solution: y occuper toutes les voies.

Et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les épineuses questions que doivent se poser ces cuisiniers dont Pauline nous parle aujourd’hui. Ces derniers sont assiégés, poursuivis, embarrassés. On ne leur demande pas de se poser des questions de morale, de religion ou d’alimentation. Après tout, leur boulot, c’est de mettre de la tourtière dans des assiettes. N’en doutez pas, le Parti québécois ne les laissera pas tomber. Pauline Marois a une solution pour eux: «Nous allons trancher une bonne fois pour toutes, scandait-elle. Les valeurs du Québec devront être respectées.»

Une fois pour toutes… Bernard Drainville y allait d’ailleurs, dans la foulée, de la même assurance: «On termine le travail», disait-il cette semaine en parlant de la réflexion sur la laïcité et les accommodements raisonnables.

Respecter les valeurs du Québec. Une question tranchée une fois pour toutes… Un travail terminé. Vous voyez où je veux en venir?

Vous ne mangez pas de porc, vous monsieur? Désolé! Ici on a des valeurs bien à nous! Le débat est clos. Il a été tranché «une fois pour toutes». L’histoire est terminée. Allez vous gratter le coude, et jusqu’à la fin des temps à part ça!

On rigole, mais pas tant que ça. Car il faut savoir que les demandes d’accommodements sont évaluées à l’aune d’une notion qu’on appelle les contraintes excessives. Est-ce que le cuisinier de la cafétéria a l’espace et l’argent pour ajouter un frigo afin de conserver d’autres recettes? A-t-il du temps pour cuisiner d’autres repas? En somme, est-ce qu’accommoder un client lui fera subir des contraintes excessives? Si oui, la demande peut de bon droit être refusée. Sinon, elle doit au moins être considérée.

Et c’est là qu’il est pour le moins périlleux de vouloir sceller une fois pour toutes ce débat avec le cadenas des «valeurs du Québec» et les chaînes de l’identité. Ce serait dire, en quelque sorte, qu’il faudrait évaluer aussi les contraintes exercées sur la québécitude, si je peux m’exprimer ainsi. Est-ce qu’un menu à la cafétéria est trop contraignant pour les valeurs du Québec? Est-ce que le frigo de notre identité est assez grand?

…Et si j’allais avancer l’idée saugrenue qu’en tant que Québécois, une de mes valeurs, c’est de ne pas faire chier un musulman ou un juif qui ne mange pas de porc? Poussons même l’audace jusqu’à imaginer que l’accommodance, mot qui devrait être inventé, est une valeur bien de chez nous qui doit être respectée! Une fois pour toutes, même!

Ha! Vous seriez bien baisés avec votre travail terminé, votre cafétéria et votre pain de viande tranché une fois pour toutes s’il fallait que l’accommodance soit une valeur du Québec! Haha! Vous ne l’aviez pas vu venir, hein? Hop! Magie!

Même avec une charte de la laïcité, même dans un Québec indépendant, à moins de carrément nier les droits et libertés présentement en vigueur, chacun pourra revendiquer son droit, par conviction ou par tradition, d’être accommodé. Les cuisiniers de cafétéria n’ont qu’à bien se tenir.

Ceux qui nous proposent de régler cette discussion une fois pour toutes seraient aussi bien d’oublier la nation québécoise pour nous inviter à déménager dans le plus grand royaume du monde.

Celui des cons. 

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie