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Théologie Médiatique

Paul Rose et nous

Le décès de Paul Rose, ex-felquiste membre de la cellule responsable de la mort de Pierre Laporte en 1970, a donné lieu à bien des envolées: les uns tentant d’en faire un héros national, les autres, un vil terroriste à effacer de l’histoire ou mieux, à amalgamer à tous les indépendantistes. Il faut dire qu’Amir Khadir, qui devrait apprendre à parfois réfléchir avant d’agir, portait le plateau de viande froide que les Conservateurs d’Ottawa se sont empressés de savourer. Rendre hommage à un assassin?! Ah les vilains amis du NPD!

Il fallait aussi voir, sur les médias sociaux, quelques hallucinés de la résistance bon marché ressortir les «nous vaincrons» en bleu foncé comme on scande des slogans sportifs, alors que du côté de Sun News, Mike Strobel gravait l’épitaphe de sa tombe au vitriol: «kidnapper, coward, hoodlum, terrorist, thug, wacko».

Bienvenue dans un film en noir et blanc (ou en bleu et rouge).

Il vaut pourtant la peine de relire quelques écrits felquistes pour se rendre compte à quel point les événements d’octobre avaient assez peu à voir avec la simple émancipation nationale du Québec telle qu’on la conçoit aujourd’hui. «Ce qu’ils voulaient, plus que l’indépendance politique formelle, écrivait Pierre Vallières en 1990, c’était une révolution sociale, radicale et globale. Cette révolution, ils ne la souhaitaient pas seulement pour le Québec, mais aussi pour les États-Unis, le Canada anglais, les Caraïbes, l’Amérique latine et finalement le monde entier.»

En somme, le «Vive le Québec libre» des felquistes avait assez peu à voir avec les mots de De Gaulle et encore moins avec le fameux «on veut un pays» que les partisans scandent à la moindre occasion comme un cri de ralliement. La condition humaine, si on peut dire les choses ainsi, était indissociable de la question nationale et avait même préséance sur elle. L’objectif n’était pas de faire simplement un pays, mais de changer la structure même du devenir humain dans l’Histoire. C’est de Révolution qu’il était question.

En relisant les écrits felquistes souvent anonymes et maladroits, mais qui étonnent toujours par la passion qu’ils dégagent –, on se sent beaucoup plus près du mouvement des indignés et des initiatives d’occupation des grandes places de la finance comme Wall Street que des quelques allumés du drapeau qui se shootent au Kool-Aid bleu.

Mais c’est aussi de guérilla, de clandestinité et de lutte armée qu’il était explicitement question. Au programme, des enlèvements, des morts, des explosions et une fin qui justifie toujours les moyens. Il y en a eu des morts, justement. Et si, comme l’espéraient les felquistes, l’ensemble des mouvements ouvriers avait participé à cet élan de révolution, on peut s’imaginer qu’il y en aurait eu beaucoup plus et sans doute quelques quidams au hasard pour la cause. C’était la méthode préconisée. Il ne s’agissait pas de faire du yoga ou de lire Krishnamurti. Il fallait passer à l’action. Au singulier.

Un texte de La Cognée universitaire paru en 1965 et intitulé «Pour la gratuité scolaire» permet de mesurer jusqu’à quel point les enjeux contemporains font écho aux enjeux de l’époque. «L’éducation n’est pas un privilège, écrivait un auteur anonyme du FLQ section universitaire, mais un droit, un droit sacré. (…) Il est temps de fondre nos stylos pour en faire des bombes en plastic!»

Pour quelques-uns, nous en sommes sans doute au même point pour ce qui est du rêve de révolution globale, les bombes en plastic en moins. On décline encore à peu de chose près les mêmes revendications: pour la reprise des richesses naturelles qui nous appartiennent, pour la gratuité scolaire, contre la marchandisation du savoir, le capital, l’impérialisme, l’establishment et tutti quanti.

Les bombes en plastic en moins.

Et c’est important. Tous les résistants à la petite semaine devraient en prendre bonne note, comme ceux qui exagèrent la signification d’une vitrine cassée, d’ailleurs.

Car si on ne peut contester le grandiose de l’idéal qui a fait rêver la jeunesse contestataire des années 1960 et 1970, on ne peut non plus prendre à la légère l’immense gravité des gestes posés par les plus convaincus des felquistes. Il ne s’agissait pas d’une simple erreur de jeunesse. C’était une erreur historique, une mauvaise hypothèse et une méthode tordue. Nous en avons tous payé le prix.

Et c’est sans doute là que Paul Rose peut encore nous parler. Non pas comme un héros ou comme une sorte de mascotte donnant des câlins comme certains ont voulu nous le présenter depuis quelques jours; non pas comme un salaud à couler dans le ciment des souvenirs. Mais bien comme un concitoyen qui, par choix, par méprise, s’est en quelque sorte éjecté de l’histoire. Le plan felquiste a été un échec monumental. De ça, il faudra toujours bien se souvenir.

Il est sans doute là le portrait de Paul Rose que nous devrions chérir au moins un peu: celui d’un homme qui, malgré l’inhumanité de ses actes, a pu continuer sa vie, même publiquement, au sein d’associations et en prenant la parole dans les médias. Toujours un peu en marge, certes, mais sans subir l’opprobre constant et généralisé.

Et si un tel dénouement a été pour lui possible, c’est bien parce que nous avons préféré la démocratie libérale et parlementaire à la lutte armée.

FLQ: Un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes (1963-1982). Textes rassemblés par R. Comeau, D. Cooper et P. Vallières. VLB éditeur, 1990, 271 p.

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