Théologie Médiatique

Convictions culinaires

Cette semaine, dans nos deux éditions du Voir, à Québec et à Montréal, on vous parle de la culture de la bouffe. Un sujet qui s’impose de plus en plus. Certes, les chefs prennent la scène, les médias s’emballent pour la cuisine qui devient carrément un spectacle. Mais il y a beaucoup plus que ça. Qu’on pense à une salle de spectacle comme Le Cercle, dans le quartier Saint-Roch à Québec, qui donne dans la recherche gastronomique tout autant que dans les arts et spectacles. Ou à Montréal, à la SAT, où la performance culinaire fait partie intégrante du lieu de création. Il ne s’agit pas simplement d’un nouveau show-business, mais bel et bien d’une prise en compte de la bouffe comme culture et, plus encore, de la bouffe comme un ingrédient essentiel à l’essor des civilisations. Je vous dis Italie, je vous dis Thaïlande, je vous dis Chine, je vous dis France, et vous pensez bouffe. Vous pensez bouffe comme vous pensez paysage, comme vous pensez langue, comme vous pensez religion.

Alors… si je vous dis «le Québec», vous pensez quoi?

Avouez qu’il y a des questions que vous aimeriez ne pas avoir à vous poser. Comme moi, vous êtes fourrés.

Tout, ici, semble à faire en ce domaine. Ou presque. En ce sens, on ne peut que féliciter ces travailleurs culturels qui s’affairent à créer des lieux de réflexions et de créations culinaires.

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Je suis revenu de vacances un peu comme chaque année… Pour retrouver nos polémiques familiales dont nous seuls avons le secret.

On parlait des lunchs au parc d’attractions La Ronde, à Montréal. Il est interdit d’en apporter sur les lieux. Il faut les laisser dans la voiture ou au vestiaire. Un peu comme vous ne pouvez apporter votre bouffe au resto, car à La Ronde, il y a des concessions comme «Chick ‘n’ Chick», spécialités de poulet ou encore «Expérience XtraSlush» (le «paradis de la slush est ici», nous dit-on sur le site web… Notez ici la référence évangélique).

Or, une journaliste a eu une bonne idée. Une idée dont nous seuls avons le secret, encore… Tiens, et si je me déguisais en musulmane, pour voir?

Il y a, dans cette idée, à peu près toute notre insignifiance culinaire en condensé: «Et si j’étais quelqu’un d’autre, peut-être aurais-je alors une culture alimentaire que je pourrais revendiquer?»

La suite de l’histoire est connue. La journaliste, voilée, a réussi à passer avec son sandwich. Ça a fait scandale – pas encore un accommodement!!! –, on a gueulé dans les tribunes, et hop! tout est rentré dans l’ordre. Désormais, plus de lunch pour personne.

Assez curieusement, lorsque nous remettons en question la légitimité des habitudes culinaires de nos concitoyens issus d’autres traditions, nous ne le faisons pas sur la base de principes alimentaires, si je peux dire les choses ainsi. C’est la religion qui nous enquiquine. Nous ne réclamons pas une adhésion à notre culture gastronomique – une telle chose existe-t-elle? Nous dénonçons simplement les principes religieux invoqués par des concitoyens pour défendre leur tradition culinaire. On en fait grand cas, de ces motifs «religieux». Mais on oublie trop facilement qu’il y a beaucoup d’autres raisons de revendiquer le droit d’avaler ce qu’on veut. Le religieux n’est pas un moteur suffisant pour propulser une tradition. Ceux qui réclament ce droit, au gré de diverses influences culturelles, réclament aussi – surtout? – un droit de continuer un projet qui ne leur appartient pas: contribuer à un trésor collectif, au même titre que peut être la langue, par exemple. C’est aussi un patrimoine qui est revendiqué.

Il faut alors adopter une position pour le moins inconfortable et se poser une question pas nécessairement amusante: OK… puisque vous me parlez de patrimoine gastronomique, que pourrais-je bien, moi, défendre? Je peux revendiquer quoi, au juste, devant vous qui débarquez avec votre merguez halal?

Les «mets chinois et canadiens»?

La terrine «produit local du terroir» au porto ou à l’armagnac?

Quelles sont au juste nos convictions culinaires au Québec? Quelles sont nos revendications alimentaires? Faut-il rappeler qu’il n’y a ici qu’une seule appellation contrôlée pour l’agneau de Charlevoix? Sinon, rien. Aucune spécificité, aucune fondation commune. On nage en plein capharnaüm, entre les poulets de Sylvain, la confiture de tante machin et les dindons de Gertrude.

Des convictions? Vous rigolez? D’ailleurs, on se satisfait assez bien de la réponse de La Ronde – comme toutes les réponses du genre – qui, face aux cris d’indignation, a tout simplement interdit à tout le monde d’apporter son lunch. Allez hop! Plus personne! Pas d’halal, pas de kasher, rentrez tous chez vous avec vos traditions. On continuera donc de nous servir des machins comme de la slush et du popcorn et ces immondices que sont les queues de castor. Et nous, pour autant que ce soit pareil pour tout le monde, on se dit que ça va. Pas de passe-droits, pas d’arrangements, la même merde pour tout le monde et vogue la galère de notre vide culturel alimentaire.

Je vous disais que tout est à faire, ici, en matière de tradition gastronomique. Certains ont déjà commencé. Ce sont des créateurs, des inventeurs, des rêveurs même. Espérons que grâce à eux, un jour, nous pourrons dialoguer d’égal à égal avec nos concitoyens issus d’autres traditions qui ont quelque chose à proposer et à défendre. Ça vaudra mieux que le nivellement par le vide duquel on se satisfait trop souvent.

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