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Théologie Médiatique

Terrorisme et pastorale

De toutes les positions qui s’entrechoquent depuis l’attentat à Charlie Hebdo, une en particulier devrait au premier chef retenir notre attention. Elle pointe les musulmans, leurs pratiques religieuses, leur foi et l’urgence d’une réforme de leur religion comme institution. On veut les entendre, ils doivent se prononcer, répète-t-on sur tous les toits et pas toujours poliment. Bref, en somme, on voudrait que les paramètres de leur foi deviennent le nœud d’un débat public.

C’est embarrassant, car nous avons depuis quelque temps répété de toutes les manières qu’il faut refuser toute dimension publique à la religion, qui serait tout bonnement considérée comme un choix strictement privé. En gros, croyez bien ce que vous voulez, mais gardez ça pour vous et chez vous.

Voilà un paradoxe un peu gênant. Contre toute attente, on s’inquiète de ce qui se raconte justement dans les lieux de culte et de ce à quoi pensent tous ces croyants. Mais que se racontent-ils, au juste, comme sornettes, tous ces croyants dans leur intimité?

Sommes-nous en train de dire que, finalement, à bien y repenser, ce qui se passe dans l’intimité religieuse concerne un peu tout le monde, la «société», si je peux dire le mot, et que la foi des individus devrait au premier chef intéresser les instances publiques?

Sommes-nous en train de laisser entendre que les valeurs individuelles que chacun investit dans une croyance, qui ne devraient concerner que les individus selon ce que nous prétendions avec une étonnante certitude, devraient être prises en charge par une certaine forme de travail social?

En somme, allons-y sans hésiter et fonçons droit au but en disant de gros mots: se pourrait-il que nous entrevoyions un certain besoin de pastorale?

Le mot fera rire, je sais bien. Il semble teinté d’une candeur certaine par rapport à tous ces grands principes militaro-stratégiques qui suintent à la surface des grands discours que nous entendons depuis quelques jours. Acceptons de le considérer tout de même, ce mot vieilli, dépourvu de toute connotation chrétienne, au sens tout simple d’un accompagnement spirituel et moral, voire psychologique.

Certes, les tenants du laïcisme ne cesseront de crier à qui veut l’entendre que cette prise en charge des croyances ne doit pas être une affaire d’État, que la foi doit être chassée pour toujours de la sphère publique et que quiconque s’aventure dans les dédales de la religion doit le faire pour lui et pour lui seul, à ses risques et périls.

Sauf que voilà, il n’en demeure pas moins que les humains croient. Ils doivent miser leur confiance en quelque chose. Pire encore, lorsqu’un type se met à croire qu’une salve de kalachnikov est une réponse normale à des caricatures, ça vous pète au visage solidement. Tout à coup, toute la société est mobilisée, tous les chefs d’État marchent main dans la main, se présentant comme des bergers, des pasteurs en quelque sorte, qui sauront guider le peuple vers des idéaux qui pourront nouer le tissu social.

Curieux, non? Alors que nous tentions théoriquement de reléguer la religion dans les limites de la simple maison – «Gardez ça chez vous!» –, tout à coup elle est dans la rue, elle est devenue politique, sociale, publique. En un instant, la foi est devenue un vecteur de civilisation.

Jamel Debbouze, acteur et humoriste franco-marocain, alors qu’on lui demandait si la radicalisation de certains citoyens français était la faute de l’école ou des parents, s’exprimait en ces termes sur les ondes de TF1 cette semaine:

«C’est notre faute à tous. On a tous une responsabilité là-dedans. Prends le 19e arrondissement qui est devenu aujourd’hui le bastion du terrorisme pour le monde entier. […] À cet endroit, on n’a pas su accompagner des acteurs qui depuis toujours font ce travail. Je pense à Saïd de Boxing Beats. Il propose aux gamins de mettre cette frustration, cette violence… de la canaliser en tapant dans des sacs. Comme ils adorent ça, ils reviennent, et s’ils veulent revenir, il faut qu’ils aient de bonnes notes. C’est ça son combat. […] Je pense au père Guy Gilbert dans le 19e arrondissement, qui lutte de toutes ses forces depuis des années, activement, contre toute forme d’obscurantisme. Son terreau, c’est les détenus, les âmes en peine, les gens désœuvrés… il n’a pas un centime pour le faire.»

Il apparaîtra un peu simpliste pour certains de pointer cette carence d’accompagnement, ce manque de prise en charge publique des âmes en peine, perdues. Ce serait même pour certains ne pas voir le mal en face, et pire, manquer de courage devant l’immondice de l’ennemi.

Ce qui est encore plus simple – et simplet –, cependant, c’est de réduire une problématique complexe à un problème unique qui serait purement et simplement le fondamentalisme religieux importé par des fous d’Allah. D’où vient la violence, d’où vient la rage? D’où vient qu’on puisse croire ces discours extrêmes? Comment se fait-il que des individus, entre ces discours de haine à la noix (n’hésitons pas à les désigner comme tels) et le projet de société occidentale de leur cité, aient plutôt choisi la purée nauséabonde des extrémistes? Simplement parce que ces tristes sires sont très convaincants? Avouez que c’est mince.

Le mardi 20 janvier, le premier ministre français, à l’occasion de ses vœux à la presse, allait même jusqu’à parler d’espérance dans la cité: «Nous devons combattre chaque jour ce sentiment terrible qu’il y aurait des citoyens de seconde zone ou des voix qui compteraient plus que d’autres. Ou des voix qui compteraient moins que d’autres. […] Dans de nombreux quartiers, chez de nombreux compatriotes, ce sentiment s’est imposé qu’il n’y a plus d’espérance, et la République doit renouer avec l’espérance.»

Encore ici, dans cette parole politique, c’est bel et bien de l’adhésion à la République comme socle d’espoir dont il est question. Voilà une première bonne piste. Or comment faire ce travail? Comment se construit l’espérance? Qui peut faire ce travail? Par quel moyen? Il faudra certainement plus que des quizz à la télévision et un budget machin pour les prochaines élections pour y parvenir.

Évidemment, on dira dans certains milieux où on a cessé de réfléchir que de se poser des questions c’est faire preuve de lâcheté. Il ne faudrait surtout pas accompagner ceux qui se perdent dans les dérives du délire religieux. Il vaudrait mieux au plus vite les enfermer et partir en guerre contre leurs prédicateurs.

Or il y a un os, car la prison ne semble justement pas un lieu de prédilection pour se prémunir de la radicalisation. Et peut-on rappeler que la dernière fois où l’Occident s’est lancé dans la chasse contre un ennemi public mondial, c’était en Irak, où s’incruste aujourd’hui, coquin de sort, l’État islamique?

Ironiquement, le nom de code de la mission américaine en 2003 était Operation Iraqi Freedom… Comme quoi, encore là, on pourrait parler de vœux pieux plus ou moins exaucés.

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