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Théologie Médiatique

Qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer?

On a l’impression que tout a été écrit sur l’affaire Bugingo. En quelques jours, le dossier était entendu et classé. Le principal intéressé avait dans un premier temps promis de répondre à cet article publié par La Presse qu’il jugeait «dégradant»… Il a finalement remis, deux semaines plus tard et de son plein gré, sa carte de presse à la FPJQ.

Quelques jours plus tôt, il admettait des «erreurs de jugement» qu’il expliquait par «une obsession de capter l’intérêt du public québécois à des sujets qui lui paraissent très souvent lointains».

Tout a été dit donc, suivant deux positions qui tendent à s’opposer.

D’une part, celle du scepticisme médiatique. On aurait trouvé dans cet épisode une sorte de «preuve» qu’on nous bourre le cerveau d’abord et le plus souvent avec du baratin de troisième choix. Ce type inventait, romançait, exagérait, mentait, même. Combien d’autres? Et ses patrons qui ne voyaient rien passer? Se frottaient-ils les mains en songeant que, de toute façon, ça se vend et on en achète? À ces considérations s’ajoutent celles qu’on répète depuis quelques années en pointant les effets de la crise des médias: effectifs réduits, obligation de rapidité qui réduit à néant le devoir de vérification, carences dans l’information internationale. Bref, on ferait un peu n’importe quoi avec n’importe qui pour maintenir un modèle d’affaires qui craque de partout et, la plupart du temps, rien n’y paraît.

D’autre part, dans le camp journalistique, on a pu voir dans cette histoire que la profession arrive à se réguler assez efficacement. Après tout, c’est une journaliste qui a bien fait son travail qui a permis d’épingler ce fabulateur patenté. Les médias ne seraient pas si malades qu’on le pense. Rangez vos inquiétudes et vos théories du complot et toutes ces considérations sur les mutations médiatiques, numériques et postmodernes qui pourraient sonner le glas de la crédibilité journalistique. N’allons pas jeter le bébé avec l’eau du bain. D’ailleurs, faudrait-il rejeter la responsabilité sur l’époque, quand on sait que la liste des usurpateurs médiatiques est longue et que des cas célèbres ont été recensés bien avant les bouleversements technologiques et économiques que nous connaissons aujourd’hui?

Ces deux visions sont sans doute complémentaires et on n’a pas fini de faire le tour des questions qu’elles laissent supposer. Cela dit, on a peut-être passé un peu vite sur l’explication que Bugingo a lui-même proposée, soit cette «obsession de capter l’intérêt du public» dans un contexte où ce dernier serait peu enclin à porter attention à des enjeux qui se situent hors de l’immédiateté et de la proximité de l’actualité.

Car selon lui, c’est là que se situe son erreur de jugement: dans le flot du bruit quotidien, il a estimé que de s’inventer lui-même, dans une sorte d’autofiction où il se donnait un rôle de premier plan, lui permettrait d’attirer l’attention sur des phénomènes complexes qui provoquent le plus souvent des haussements d’épaules.

Retenons cette idée, car elle n’est pas banale. Ce qu’il tente de nous dire, ici, c’est que dans ce monde où nous nous noyons dans un océan de banalités où les chicanes de voisins, la vie quotidienne de vedettes, les trucs pour choisir une bonne casserole, la liste des dix choses à faire quand il pleut et autres sujets de proximité mobilisent avec force l’attention populaire, certains pourraient être tentés de se prêter à une sorte de mascarade afin de se faire remarquer et sortir du lot.

Cette perspective élargit considérablement la réflexion sur l’affaire Bugingo. Certes, il y avait là un problème précis et isolé, du mensonge pur et simple, de la contrefaçon. Mais cette idée qu’on puisse se transformer en saltimbanque des médias, en montant sur des échasses pour impressionner la foule avec des prouesses de jonglerie, dépasse, et de loin, ce simple cas qui a fait les manchettes.

Quelques jours avant ce triste épisode médiatique, l’ineffable Richard Martineau, qui peut pondre 243 opinions toutes les semaines, annonçait qu’il quittait après un an la barre de l’émission du matin à LCN. «J’en avais marre, avouait-il, d’être comme un zombie et de cogner des clous à 13 heures»… Est-ce dire que lorsqu’il prétendait, ensuite, pouvoir livrer une réflexion honnête sur l’actualité, c’était en fait un mort-vivant inapte à réfléchir qui écrivait ses chroniques? Une autre manière de déguisement pour effrayer les passants.

Et combien d’autres? Lise Ravary peut, presque du même souffle, «analyser» les politiques économiques et énergétiques d’Hydro-Québec, critiquer les programmes cinématographiques de la SODEC tout en faisant de la pédagogie sur le conflit israélo-palestinien. Ça fait beaucoup! Un peu comme un bon acteur peut jouer un méchant, un gentil, un voyou et un savant dans la même saison théâtrale. Reconnaissons tout de même que ça prend un certain talent.

La liste pourrait être longue. Ce qui effraie un peu, c’est la possibilité que ces quelques performances plus ou moins isolées se transforment en un immense cirque permanent et assourdissant. Car plus il y a de bruit, plus il faut de gros pétards. Les passants eux-mêmes commencent à prendre part au spectacle. Le cas échéant, pour se faire entendre, il ne suffira plus d’être simplement comique et divertissant. Il faudra en mettre plein la vue! Que faudra-t-il alors inventer comme costume de foire?

Sur ce, c’est la saison des festivals. Amusez-vous bien! Pour ma part, je vais aller écouter un peu de silence et m’improviser aventurier dans les contrées du tourisme pour quelques semaines. Qui sait, je vous raconterai peut-être mes péripéties, ou pas. Bon été à tous et toutes!

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