Théologie Médiatique

Du bon usage des enfants

La rentrée se déroule cette année sur fond de protestations contre les coupes en éducation. Mardi matin, des centaines d’enseignants et de parents accompagnés de leurs enfants ont entouré les écoles en prenant part à des chaînes humaines. Ils tenaient des pancartes en reprenant les slogans connus: Je protège mon école publique.

On le sait, le ministre de l’Éducation, François Blais, a saisi la balle au bond pour dénoncer l’instrumentalisation des écoliers. «Les enfants ne devraient pas être mêlés à la politique, surtout quand ils ne la comprennent pas, dans un contexte où les plus petits vivent parfois de l’anxiété à l’école.» Il se joignait ici, en termes plus feutrés, à quelques commentateurs qui n’en manquent pas une pour se répandre sur une hypothétique prise en otage d’innocents bambins par le pouvoir obscur des syndicats. Des enfants dans une manifestation politique? Voilà qui devrait nous inquiéter!

La cellule familiale est pourtant complètement imbibée d’une sémantique politique qui traverse de bout en bout le discours électoraliste des politiciens. Elle dégoûte, même, se répand partout, dans les moindres recoins des messages fabriqués par tous les stratèges en communication qui bricolent les formules magiques de ceux qui nous gouvernent ou qui souhaitent se faire élire. «Pour les familles québécoises», «Pour les familles de la classe moyenne», «Pour l’avenir de nos enfants» sont les syntagmes d’à peu près toutes les incantations qu’on répète aussi souvent qu’on le peut pour convaincre les citoyens-téléspectateurs du bien-fondé de telle ou telle décision ou promesse. On la joue même en image, en photo, en séquence vidéo. Le politicien avec des enfants dans une épluchette de blé d’Inde, faisant cuire des hot-dogs, au match de balle-molle de son comté, visitant une garderie… la présence d’un bambin, dans ses bras ou à ses côtés, est toujours un emballage gagnant. Mieux encore, sa propre famille se décline à toutes les sauces.

J’appellerais cet argument l’appel à la pureté de l’enfance. À travers ce dernier, on peut percevoir toute une mythologie dans laquelle s’évapore l’aride réalité du doute, de la suspicion et des carences de crédibilité qui sont le lot quotidien des élus. Le politicien, pour convaincre l’électorat, se nourrit sans cesse de l’innocence de l’enfance, de ce rire insouciant et sans malice, de ce joli sourire qui peut désarmer n’importe quel cynique endurci.

Permettez donc un peu, puisqu’on nous y invite sans cesse et que c’est de nous qu’on cause lorsqu’on joue la carte des «familles du Québec», qu’on participe à cette grande conversation démocratique en famille, justement… Il faut quand même avoir un front d’acier pour nous bassiner jour après jour sur le sort des familles et l’avenir des enfants tout en nous demandant ensuite de laisser notre marmaille à la maison si on souhaite tenir une pancarte sur un coin de rue.

Évidemment, se contenter de faire valoir que les politiciens utilisent eux aussi abondamment l’enfance et la famille dans leurs stratégies de communication ne serait pas un argument qui suffirait à justifier quoi que ce soit. C’est ici qu’il faut bien saisir la différence essentielle entre la famille fantasmée du discours politique et la famille bien réelle qui se lève un bon matin avec l’envie d’aller manifester.

Car c’est de ça qu’il est question ici: des parents avec leurs enfants, qui fréquentent une école, qui participent à une vie de quartier, qui s’impliquent parfois dans des comités de parents de diverses façons. Et cela dépasse de loin les structures officielles. Il peut s’agir de groupes ad hoc dans les médias sociaux, de voisins qui discutent dans les ruelles le soir. Je suis personnellement membre d’une page Facebook des amis de l’école que fréquente ma fille où les parents discutent quotidiennement. Qu’on me permette un témoignage personnel: en six ans de vie scolaire, au gré de mes discussions avec mes amis, voisins et autres connaissances, je n’ai jamais été en contact avec un représentant syndical pas plus que j’ai eu vent d’un message qu’on tentait d’inculquer à ma fille. De toute façon, elle aurait sans doute répondu: «Cause toujours, Ducon.» Le fruit tombe rarement loin de l’arbre.

Ce sont tous ces parents, ces familles, qui choisissent un bon matin d’aller encercler une école pour afficher leur mécontentement.

Ont-ils raison? Ont-ils tort? Ont-ils les bonnes informations? Écoutent-ils plus le discours des enseignants ou des commissions scolaires que celui du ministre de l’Éducation ou du Conseil du trésor? Si oui, comment expliquer cette situation? Où se trouve donc la vérité à travers toutes ces théories qui se contredisent? Voilà de bonnes questions qu’on pourrait se poser pour trouver des réponses et commencer ce qui serait un réel travail politique.

Mais brandir l’utilisation des enfants au lieu de commencer ce travail de pédagogie, c’est tout simplement un faux-fuyant. On joue ce sophisme de l’appel à la pureté de l’enfance pour masquer l’inquiétude réelle des parents qui prennent part à ces actions.

Risquons une hypothèse: si on devait conclure que les parents qui manifestent avec leurs enfants sont mal informés, voire manipulés par des esprits mal intentionnés, serait-il possible que ce soit justement parce que les politiciens ont transformé la cellule familiale, dans leurs discours, en une sorte de fiction publicitaire?

À tout prendre, en tout cas, l’enfant qui manifeste avec ses parents devant son école a sans doute plus de chance de prendre conscience de la signification de son geste que celui qui sourit en se faisant servir un hot-dog dans un match de balle-molle par son député pour faire une belle photo.

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