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Théologie Médiatique

Le Bloc, la vague et les coquillages

Il y a quelques années, alors que je discutais politique fédérale en coulisse avec un collègue chroniqueur bien connu pour son engagement souverainiste et son attachement au PQ, il avait ainsi commenté la victoire au Québec de plusieurs députés du NPD lors de l’élection de 2011: «Ils sont comme des coquillages. Ils sont arrivés avec la vague, ils vont repartir avec la vague.»

La vague orange. Le Bloc québécois avait été complètement submergé. Même son chef s’était noyé dans Laurier–Sainte-Marie.

Je m’étais permis de sourciller. Une simple vague, vraiment? Il s’agissait selon moi d’une analyse qui péchait autant par manque de flair que par excès de prétention. Manière souverainiste déçu: on a perdu, mais ce n’est qu’un effet de mode, vous verrez, ça va passer, on est les plus forts anyway.

Vous ai-je déjà dit que le rang du Mississipi, à Saint-Germain-de-Kamouraska, est sans l’ombre d’un doute le plus bel endroit du monde? J’y étais la fin de semaine dernière, roulant doucement avec des amis à la recherche de quelques champignons à nous mettre sous la dent. Je suis rentré bredouille finalement. Il n’y avait que du paysage à mettre dans nos paniers. Avec les nuages lourds sur le fleuve qui laissaient passer de manière aléatoire quelques rayons, donnant ainsi aux champs cultivés l’aspect d’une courtepointe imprévisible.

Au retour, j’ai fait un croche par la Mauricie, question d’aller sonder une ou deux pessières cachées au fond d’un rang. Je sais, ce n’est pas la porte à côté, mais mon orgueil vaut bien quelques kilomètres. Encore là, pas le moindre cèpe. Triste fin de saison pour les mycophages.

J’aurais mieux fait de cueillir des pancartes électorales. Autour de Louiseville, Ruth Ellen Brosseau du NPD est partout, sur tous les poteaux, dans tous les villages, au détour de tous les rangs.

J’ai repensé à ce collègue chroniqueur en voyant le visage souriant de Ruth Ellen Brosseau sur sa pancarte, avec l’air de dire: «Salut, ça va, vous? Moi, pas mal!»

Ça m’est arrivé comme ça, sans aucun état d’âme, même pas rancunier. Un simple souvenir furtif, un peu amusé: « Ah ben, tiens, un coquillage… Il a l’air assez bien sur sa plage!»

Évidemment, le nom de Ruth Ellen Brosseau revêt une signification qui dépasse de loin sa propre personne. Il faut se souvenir, en 2011, tout ce qui s’était écrit à son sujet, alors que la jeune candidate inexpérimentée avait jugé bon d’aller célébrer son 27e anniversaire à Las Vegas en pleine campagne électorale. Elle n’avait même jamais mis les pieds dans sa circonscription. C’était une poteau de chez poteau, modèle en bois mou qui se coupe au canif. C’était moins que ça encore. Une blonde midinette, étourdie, limite connasse. Une coquille vide, quoi. Mais elle a été élue. Une majorité de 6000 voix.

Bref, Ruth Ellen Brosseau était, avec d’autres, le symbole par excellence de la vague orange. Elle était devenue l’archétype de l’insouciance des électeurs qui se laissent porter par un effet de mode.

Il faut croire qu’une telle victoire, ça vous réveille le mollusque. Elle est devenue une députée active et respectée dans sa circonscription. Les projections de ThreeHundredEight.com, site qui compile les sondages pour en extraire des tendances, la donnent gagnante au prochain scrutin avec… 44,9% des voix. Le double de Gilles Duceppe qui n’est assuré de rien avec un maigre 22,5% dans Laurier–Sainte-Marie, loin derrière le 50,3% que pourrait récolter Hélène Laverdière du NPD si on prête foi à ces analyses statistiques.

En misant sur la métaphore de la vague et des coquillages pour expliquer la raclée qu’ils ont subie, bien des souverainistes bloquistes ont commis la même vieille erreur que font tous les clubs idéologiques où hors du parti, il n’y a point de salut. Et c’est suivant cet aveuglement volontaire qu’ils ont tenté de reconstruire ce véhicule politique en panne.

Tous les voyants étaient pourtant au rouge sur le tableau de bord. Signe inéluctable de la fin des temps, tout ce qu’on a trouvé pour faire le plein et redémarrer la machine fut d’élire Mario Beaulieu, un type certainement convaincu, mais qui serait plus utile dans une manif où on crie Anglos go home qu’à la tête d’un parti politique. Il faut croire qu’on s’est rendu compte, trop peu, trop tard, de cette situation sans issue. On a ressuscité Gilles Duceppe pour reprendre le combat, sans grande conséquence.

Le Bloc est ainsi devenu une sorte de groupe de pression, complètement détaché du contexte politique qui lui avait permis de prendre forme en 1991. Ajoutez à cela la froide réalité qui veut que le ROC ait désormais compris qu’il peut élire à Ottawa un gouvernement majoritaire sans compter sur les circonscriptions du Québec et vous avez le portrait.

Pire encore, la question nationale elle-même, pour ce qu’elle est, ne semble même plus faire partie du discours des bloquistes. Les arguments souverainistes qui devraient pilonner le bien-fondé de la fédération canadienne sont désormais dilués dans une sorte de daube gaucho-environnementaliste. Il s’agirait des intérêts du Québec, nous dit-on. Mais qui, au monde, peut croire que sur ces enjeux, on peut gagner quoi que ce soit avec un parti moribond pour lutter contre la machine conservatrice?

Le pire qui pourrait arriver au Bloc québécois, lors des prochaines élections, ce serait d’élire une poignée de députés, voire sans chef. Un scénario qu’on peut certainement envisager à la lumière des sondages et qui ne ferait qu’entretenir une longue agonie dont l’issue apparaît comme inévitable. Car s’il est indiscutable que le problème de la constitution canadienne est loin d’être résolu, on voit mal comment on pourrait discuter de la succession avec un patient mort cliniquement. Or, c’est précisément dans ce genre d’aventure que les militants du parti semblent vouloir nous entraîner.

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