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Théologie Médiatique

L’idiotie inutile

Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. — Fernand Naudin (Lino Ventrura), Les tontons flingueurs

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Depuis les tragiques événements survenus à Paris vendredi dernier, une sorte de mouvance victorieuse, entretenue par certains commentateurs médiatiques que je n’ose même plus nommer, semble vouloir envahir, en l’abrutissant, le débat public. Il s’agit, en quelque sorte, de proclamer qu’on avait bien raison depuis quelques années d’en appeler à une dénonciation totale de l’Islam et de la religion en général. Ah! ah! Je vous l’avais bien dit! Vous voyez où ça mène tous ces fanatiques? Non, mais, vous avez vraiment été les idiots utiles de tous ces prêcheurs de haine. Prier pour Paris? Quelle niaiserie! C’est justement prier qui est le problème! Nous, nous savions! Bombardez, maintenant!

Il s’en est même trouvé pour entamer ces cris de victoire dès les premiers coups de feu, avant même qu’on sache de quoi on parlait au juste. À croire qu’ils n’attendaient que ça en se frottant les mains. Tout y passe. La gauche serait aveuglée dans une sorte de vision rose du monde où il faut tendre l’autre joue jusqu’à y laisser sa peau.

Pourrions-nous laisser de côté, quelques instants, cette idiotie inutile et ces querelles provincialistes d’une petitesse triste à mourir pour réfléchir un peu avant de nous crier des noms? À moins que nous diviser plus encore soit une stratégie dont j’ai du mal à évaluer la pertinence en ces temps troubles.

Est-ce que quelqu’un, quelque part, a tenté de faire valoir qu’il ne fallait pas s’opposer avec conviction à ces prédicateurs dangereux? Qu’il ne fallait pas utiliser tous les moyens à notre disposition pour contrer leurs discours? Qu’il ne faudrait pas tout mettre en œuvre pour outiller ceux qui pourraient être tentés par la radicalisation, notamment grâce à l’éducation, la culture et l’intégration sociale?

C’est pourtant bien cela que nous avons défendu, dans tous les camps, depuis de nombreuses années.

C’est inventer de toute pièce un faux dilemme imbécile que de laisser entendre que nous aurions devant nous deux voies: ou bien déployer tout l’attirail miliaire et policier sans plus attendre en s’époumonant pour faire valoir que l’Islam est synonyme du mal radical; ou bien se vautrer dans un pacifisme passif en jouant du djembé et en chantant du John Lennon.

On tente de nous dire que depuis vendredi, ce serait là les deux choix que nous avons devant nous. Quelle plaisanterie!

Évidemment que non. La position défendue par bien des humanistes pacifistes, dont je me réclame, n’est pas un conte de fées ou un sentier tapissé de fleurs.

Demeurer inflexibles en portant un idéal pacifiste n’est pas de la lâcheté ni de l’idiotie utile. C’est au contraire le dernier refuge du courage. Car tout le reste est d’une facilité désarmante. Choisir la voie de la diplomatie et de la politique, c’est choisir le chemin le plus difficile et le plus ardu, celui qui ne laisse envisager, il faut le reconnaître, aucun résultat à court terme et qui est jalonné des plus grands obstacles.

Ils sont nombreux, parmi nos contemporains les plus bruyants, ceux qui nous invitent à faire des choix trop simples. Ah! Si seulement les musulmans descendaient dans la rue pour dénoncer les barbares qui parlent en leur nom! Ah! Il suffirait pourtant que nous décidions d’aller les bombarder dans les contrées où ils se cachent pour les tuer jusqu’au dernier! Et pourquoi ne pas construire des murs entre eux et nous pour nos protéger? Et si on éradiquait, une bonne fois pour toutes, le religieux de l’humanité! Fini la foi qui corrompt les esprits clairvoyants! C’est pourtant simple, laissent-ils entendre.

Ces boniments relèvent de la fiction publicitaire et du slogan politique. C’est là que réside la vraie lâcheté. Il ne s’agit pas de courage, il s’agit de pure bravade. L’humanité est autrement plus complexe que ces raccourcis qu’on nous propose. Rien n’est simple. L’admettre, c’est accepter d’avoir peur, c’est reconnaître qu’il faut prendre des risques et qu’on se trompera sans doute en chemin. Car on se trompera et nous serons constamment en danger. Aucune des solutions envisageables ne peut faire l’économie de ce constat.

Pour mille croyants à qui on reconnaîtra la liberté de culte, oui, il y aura quelques exaltés dangereux. Pour une foule de réfugiés qu’on acceptera d’accueillir, il y en aura sans aucun doute une poignée qui se faufilera avec de mauvaises intentions. Pour des millions de civils que nous épargnerons en préférant la diplomatie aux interventions militaires musclées, nous laisserons aussi en vie des leaders charismatiques sanguinaires et ceux qui les suivent. Il faut le reconnaître. Ce sont ces obstacles qui se dressent devant nous et, encore une fois, tout cela fait peur. Très peur, même.

Rien ne nous garantit que la voie la plus facile, celle qui privilégie la force et la sécurité, donnera des résultats plus probants. Il faut même envisager sérieusement qu’en avançant dans cette direction, les conséquences seront pires encore. Faut-il rappeler que nous avons déjà joué dans ce film et que nous sommes toujours, de plus en plus, devant un monde divisé, terrassé, parfois ruiné, et que nous tentons aujourd’hui de résoudre des problèmes que nous avons contribué à créer? Ce n’est pas se flageller que de dire cela. C’est simplement lire l’histoire et comprendre le rôle que nous y avons joué.

Nous devons nous rendre à l’évidence. Notre génération, sans doute pour les trente prochaines années, devra affronter un conflit qui semble pour l’heure inextricable. Rien ne sera facile. Nous n’en sortirons pas indemnes et, sur le plan de l’identité, voyons les choses en face, au terme de ces chamboulements, nous ne serons pas identiques à ce que nous étions par le passé.

Nous devons nous rabattre sur ce que nous avons de plus essentiel et le protéger. Ce bien le plus précieux, ce n’est pas une langue, pas une homogénéité ethnique, des frontières, un territoire, des ressources et encore moins une tradition. Ce sont là, de toute façon, des éléments volatils même en temps de paix. Le seul socle inébranlable sur lequel nous pouvons nous appuyer et que nous devons défendre, c’est l’humanisme: l’égalité, la liberté et la fraternité qui sont les fondements de nos démocraties. Ce sont les seuls éléments non négociables et, n’en doutez pas, il faudra négocier.

Or certains esprits pressés, qui se targuent de n’avoir peur de rien, qui s’imaginent qu’on sortira de ces dédales en un tournemain et quelques coups de fusil, nous proposent en ce moment un plan téméraire qui fait fi de l’adversité que nous devons affronter. Il faudrait, pensent-ils, abandonner nos valeurs fondamentales et essentielles pour protéger tout le reste qui est accessoire. C’est un pari de dupe. À ce jeu, nous perdrons tout.

Bien sûr qu’il faut combattre les radicaux, évidemment qu’il faut s’opposer à l’obscurantisme, et personne ne remet en question que nous devrons d’une manière ou d’une autre utiliser des moyens militaires.

La question que nous devons nous poser est la suivante: désirons-nous survivre à ce combat et, si oui, dans quel état?

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