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Théologie Médiatique

Un bilan ordinaire

Voilà. On y arrive. La fin de l’année. J’en parle comme si c’était un événement en soi. C’est l’heure des rétrospectives. Mes collègues font des listes. Chacun rédige son bilan, un mot qui est en fait un terme de commerce. Anciennement, selon le Littré, un bilan était un livre, un carnet dans lequel les négociants et les banquiers inscrivaient ce qui leur était dû et ce qu’ils devaient. Le mot nous proviendrait de l’italien bilancio, lui-même dérivé du verbe bilancare qui signifie «peser, mettre en équilibre».

Je dois quoi à qui, moi, au juste?

Triste année. Elle s’est terminée un peu comme elle a commencé. Dans ma première chronique, en janvier, je réagissais aux attentats à Charlie Hebdo. Dans l’avant-dernière, je réfléchissais aux attentats du 13 novembre à Paris. Ça ne donne pas tellement envie de mettre tout ça dans la balance et de dresser une liste. Compter les morts a ceci d’embarrassant qu’on en oublie souvent beaucoup trop.

Autrement, on se mettra bientôt en mode réjouissance. C’est un rituel bien connu, sous le signe de l’humour, qui consiste à passer en revue les événements d’une année en choisissant d’en rire, question de mettre justement en équilibre le tragique et le comique.

Mais à la fin, quand même, je dois quoi à qui, moi? Qu’est-ce que j’ai dans mon calepin?

Des choses invisibles. La petite se prépare depuis des semaines pour son spectacle de Noël avec ses camarades de classe. Ce sera son dernier dans cette école primaire cette année. L’année prochaine, elle sera grande.

Et je pense donc à eux. Appelons-les «travailleurs scolaires». Les professeurs, ceux qui travaillent au service de garde, les divers intervenants dont j’ignore le nom. C’est fou quand même, de ne pas savoir, pour la plupart, exactement qui ils sont. C’est un moment de l’année qui me fascine toujours, d’une étrange beauté. Partout, dans toutes les écoles, les professeurs recevront des cadeaux mal emballés, des cartes de souhaits toutes croches, des biscuits brûlés, des bouteilles de vin cheap et des cupcakes qui goûtent le plywood qu’ils accepteront avec le même sourire sincère. Merci madame chose et monsieur untel. Ils diront même que c’est ce qui vaut le plus cher à leurs yeux.

Ah, ils ont quand même eu mauvaise presse, un peu, tous ces travailleurs de l’ombre. On ne dira pas leurs noms dans les rétrospectives. On se moquera de Coiteux et Couillard, comme pour se venger.

Mais si je regarde dans mon calepin, en déposant ce bilan comme dernière chronique de l’année, je leur dois 1358 journées. 13 580 heures si je compte 10 heures par jour.

Ce sont des chevaliers de la tuque perdue, du foulard trempé, de la mitaine trouée et de la gomme à effacer mastiquée humide de salive. Eux qui tous les jours trouvent leur chemin dans le dédale des incompréhensions, des regards éberlués, des questions farfelues. Qui se tapent les batailles, les plaisanteries, le tapage, la lecture de griffonnages compliqués et illisibles, où il faut même parfois savoir décoder ce que signifient les trous dans les feuilles ou les taches de jus de raisin qui doivent bien avoir un sens.

Je pense à ce brigadier au coin de la rue, qui fait traverser les enfants qui se rendent à l’école le matin et qui reviennent à la maison le soir. C’est peut-être même une brigadière. Je n’en sais rien. C’est comme une sorte de soldat inconnu. Dire que j’ai compté sur lui ou sur elle, en pleine confiance. Toujours au poste, beau temps mauvais temps, toujours à l’heure.

Si vous aviez vu ma face le jour où elle a quitté la maison pour la première fois toute seule.

          — Tu vas traverser où il y a le brigadier, hein?

          — Mais oui, papa (relaxe, vieux con).

Il y a, dans ce moment d’abandon, comme un coup de broche à tricoter dans le tricot du tissu social. Une confiance toute bête qu’il y a toujours, tous les matins, au coin de la rue, un inconnu en qui je peux avoir confiance, sans même savoir pourquoi, mais sans avoir une bonne raison d’en douter. On se dit que si ce n’était pas le cas, plus grand-chose ne pourrait tenir.

Mais oui, je beurre un peu. Mais quand même. Il faut bien mettre un peu de crémage sucré sur ces foutus cupcakes pour qu’ils soient mangeables.

Allez. Merci à tous. Vraiment. Je vous dois bien ça.

Et roulez jeunesse!

Joyeuses Fêtes à tous. Prenez bien soin de vous. C’est important. Pour notre part, on se revoit le 28 janvier pour le premier numéro du magazine Voir mensuel!

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