Il n'aimait pas les musulmans
Théologie Médiatique

Il n’aimait pas les musulmans

Vous m’avez fait quand même un peu rire depuis cette fusillade. Pas aux éclats, sans aucune joie. Avec une certaine gêne et un peu honteux. N’allez pas croire que je rigolais. Je riais, nerveusement, connement, caché. Comme lorsque je ris en écoutant Bernard Drainville débattre avec Luc Lavoie à LCN. On peut vraiment dire autant d’insignifiances en si peu de temps? Je ris, le plus souvent, pour ne pas pleurer. Un peu comme dans un salon funéraire, quand le deuil se transforme en malaise, lorsque quelqu’un dit une connerie, ce qui arrive toujours quand la seule chose utile à faire serait de se taire quelques minutes.

À chaque attentat, à chaque fusillade, une question m’apparaît essentielle: mais qui est ce type? Qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête? Ce jeune homme, cet individu dont je ne connais que le visage affiché dans les journaux et qui, un matin, s’est levé avec l’envie de jouer du gun pour tuer des gens, d’où vient-il? C’est qui?

Cette question, je me la pose toujours. À Paris, à Bruxelles, à Saint-Jean-sur-Richelieu, partout, toujours, le doute est un luxe que j’apprécie. Et vous aussi, la plupart du temps. Peut-on vraiment accuser une religion? Les discours haineux de quelques prédicateurs sont-ils réellement en cause? Et l’inégalité? Et les conditions de vie? Et le chômage? Et tout ça? C’est compliqué, une vie humaine. Surtout lorsqu’elle dérape. En fait, une vie humaine n’est jamais aussi compliquée que lorsqu’elle manque un virage.

Mais pour cet Alexandre Bissonnette, rien de compliqué. La conclusion était écrite avant même qu’on ne sache son nom. Tout est si simple. On ne connaissait pas encore le scénario et les personnages – que vous ne connaissez toujours pas, si ça ne vous fait pas trop mal de vous en rendre compte – qu’on se gargarisait déjà sur la conclusion et les leçons à en tirer. Ah! Oui! Voilà! Enfin! Vous voyez bien, depuis le temps qu’on vous le dit! Un raciste, un islamophobe, la charte du PQ, la radio de Québec, les identitaires, Bernard Drainville, Jeff Fillion, le Brexit, Donald Trump, Le Pen, tout le kit, en même temps, d’un seul coup. Allez, on emballe tout ce qui traîne comme saleté! Enfin, il était temps un peu, de la haine pure laine qui permet de nous envelopper les pieds, comme des pantoufles! Confortables. On se tient au chaud.

Ça ne vous dérange pas, vous, toute une vie résumée dans un grand titre? Ça vous suffit? Un nom, une photo, toutes les minutes d’un sinistre destin agglutinées sur du papier journal dans une manchette? Je veux dire, ça ne peut pas être si simple. Ça ne peut jamais être aussi simple. Pas si simple que ça, en tout cas. Pas comme on le raconte: le gars écoutait tel ou tel animateur, il lisait tel ou tel truc, et hop! un matin, voilà, cause à effet, il s’enfile une mitraillette et se paye un massacre dans une mosquée.

Il n’aimait pas les musulmans.

Sans doute.

Peut-être aussi qu’il n’aimait personne.

Même pas lui-même.

Avouez un peu que cette question a pu vous passer par la tête. Furtivement. Il détestait qui, ce type perdu? Et qui le détestait, lui?

Ces questions me turlupinent solidement. Comme ça me turlupine chaque fois qu’on se lance dans des raccourcis au bruit des premières explosions, à la moindre rafale, dès qu’on entend Allah akbar quelque part, quand un illuminé du bon dieu se fait sauter sur une place publique. On emprunte la même ligne droite, à vol d’oiseau, pour éviter la distance des sentiers sinueux. On savoure, avec contentement, la saveur du coupable qu’il nous fallait. Mieux encore, on le fabrique à notre goût.

Cet empressement à poser un diagnostic concernant un sujet qu’on n’a jamais observé ne risque pas d’aider qui que ce soit et ne préviendra rien du tout. Allez donc improviser un remède sans comprendre ce qu’il y a à guérir, au juste. Vous sortez la chimiothérapie pour un torticolis, vous vous plantez. Même chose si vous sortez l’aspirine pour un cancer généralisé.

Alors, il souffrait de quoi Alexandre Bissonnette? Vous le savez, vous?

Pour répondre à cette question, on se lance assez facilement dans des réponses commodes: c’est la société qui est coupable. Le racisme, l’islamophobie, tout ça, voyez-vous, c’est quelque chose de systémique. C’est un mal qui infecte la société, comprise comme un système, insidieusement, malicieusement, sans que l’individu puisse s’en rendre compte lui-même.

Ces explications, comme un verrou, scellent tout simplement la compréhension des cas particuliers pour établir des théories générales. Pour soigner Bissonnette, il faut soigner tout le monde, en même temps, une fois pour toutes. De la même manière que pour soigner Martin Couture-Rouleau, auteur de l’attentat à Saint-Jean-sur-Richelieu, il aurait suffi d’éradiquer l’islam radical, qui lui aussi serait systémique. Tout est si simple, quand c’est systémique.

Reste que Bissonnette, lui, est toujours vivant. Il aura un procès. On a pu lire aussi que ses parents, sans doute terrifiés et presque morts-vivants depuis les événements, souhaiteraient parler, dire quelque chose. Je pense à eux, assez souvent. Ce sont, eux aussi, des victimes. Dans leur maison, il y avait un continent inexploré qu’ils viennent de découvrir. Gageons que nous apprendrons à connaître un peu plus ce jeune homme qui a choisi la rupture sociale la plus radicale qui soit. Non pas pour l’excuser, mais pour comprendre.

Nous pourrons peut-être alors répondre à une question qu’on n’a pas encore posée.

Est-ce qu’il aimait quelqu’un?

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