Rêver le Canada
Théologie Médiatique

Rêver le Canada

On dit que plus on vieillit, plus le temps passe vite. Les heures deviennent des minutes. Les saisons des journées! Vous vous réveillez un bon matin et les enfants sont prêts à vous placer dans un CHSLD. La veille, vous les berciez encore. L’été vient de commencer. Après-demain, ce sera le temps des conserves.

À ce rythme, il faut se garder en forme pour avoir de la mémoire. Le souvenir est un sport de combat.

Le 31 décembre dernier, on lançait en grande pompe les festivités du 150e de la Confédération canadienne. Mélanie Joly, ministre du Patrimoine, s’emballait sur Twitter, ce lieu virtuel où tout se vit dans l’urgence de l’immédiat. «Prenons le temps de rêver le Canada de demain, de créer des liens forts», écrivait-elle avec enthousiasme.

Je dois vous avouer que je ne l’avais pas vu venir, mais lorsque Philippe Couillard a annoncé ce printemps qu’il souhaitait relancer le débat constitutionnel au Canada, je me suis demandé s’il n’avait pas entendu cet appel au rêve.

Il m’arrive, comme vous j’imagine, de rêver la nuit, dans mon sommeil, à des trucs impossibles que je ne me risquerais même pas à vous raconter. Je n’ose même pas envisager une psychanalyse, par crainte de découvrir quelque chose de grave sur ma personne. Il y aurait là des désirs enfouis, des idées impensées, des pulsions inavouables.

Philippe Couillard, lui, pour le coup, a le rêve modeste. Rien de très exotique. Voyons un peu… Imaginons cette chose incroyable: que le Québec puisse enfin signer la constitution canadienne, au terme de quelques discussions afin d’arriver à une entente avec les autres provinces et le gouvernement fédéral.

Allez, bon, vous nous invitez à rêver le Canada de demain tout en créant des liens forts? Voilà une première idée facile qu’on pourrait envisager. Rien de trop fou. Moi, il m’arrive de rêver que je vole. Ici, on parle d’un rêve tout simple qui se résume à faire trois pas en marchant.

Justin Trudeau n’a pas tardé à répondre à notre ambitieux premier ministre provincial. Cessez ces extravagances et calmez votre appétit, le Canada de demain sera celui que nous a légué son père en 1982. Quelques mots ont suffi pour clore le débat: «On n’ouvre pas la constitution.» L’usage du «on» a un certain poids dans ce refus. Comme dans «on ne met pas ses coudes sur la table» ou encore «on n’attire pas les mouches avec du vinaigre». Il s’agit d’une prescription proverbiale, qui transcende les personnes et les époques: ça, on ne fait pas ça.

J’entendais ce «on», brandi comme une maxime implacable, et me sont tout de suite revenus en tête les mots de Bourassa en 1990, après la mort de Meech: «Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement.»

C’est ici ce même «on» qui est en scène… Exactement le même. Ce «on» canadien qui, bien qu’il puisse dire ou faire n’importe quoi, sera toujours devant un problème inéluctable: le Québec lui échappe.

En attendant, c’est le statu quo: le Canada demeurera dans son état actuel, tel qu’il est présentement constitué.

Or, constatons à tout le moins que le statu quo, c’est l’envers exact du rêve. Le Canada est comme il est, voilà, ça ne changera pas. Mélanie Joly a beau se lancer dans les appels sur Twitter, rien ne sert de rêver. On le savait bien.

Qui s’en étonnera? Car le Canada est un pays qui, justement, ne se rêve pas. C’est un mythe. Un récit à l’abri de l’histoire qui scelle, en quelque sorte, le devenir humain. Ouvrir la constitution, ce serait accepter de remettre en question les textes sacrés et démêler toutes leurs contradictions et les malentendus qu’elles supposent. Ce serait comme vouloir modifier la bible pour aller y rajouter tous les arguments permettant de douter de l’existence de Dieu.

Et ils sont nombreux, ces malentendus. Le premier qui saute aux yeux, c’est bien cette fameuse Confédération dont on fête le 150e anniversaire cette année. Que faut-il fêter, au juste, puisque le Canada n’est pas et n’a jamais été une Confédération? Pour répondre à cette question, il faudrait revisiter la vision des pères fondateurs, qui voulaient bien faire un deal entre eux tout en préservant leur autonomie. Mais un pays tel qu’on le célèbre aujourd’hui? Voyons… Un chemin de fer, peut-être, au mieux, mais pas un pays.

Ce faisant, dans cette quête des origines, on découvrirait que ce projet mis en branle en 1867 avait très peu à voir avec le Canada de Trudeau père mis de l’avant en 1982, celui de la charte des droits et du multiculturalisme. Pour s’en convaincre, il suffit de songer à la Loi sur les Indiens et aux politiques qui en découlent qui ont donné lieu à ce qu’on appelle désormais un «génocide culturel». Voilà une appellation très peu multiculturelle et peu empreinte de l’humanisme de la charte des droits. C’était pourtant ça, le Canada.

Il est de bon ton de parler de réconciliation avec les peuples autochtones depuis quelques années. Mais à quoi bon si le rêve est scellé à tout jamais et que, de toute manière, «on» n’ouvre pas la constitution.

Toutes ces aspirations sont gommées par le mythe canadien: le Canada est comme il est, comme il a toujours été et il en sera ainsi demain et après-demain. De toute évidence, la ministre Joly n’a pas lu le catéchisme en nous invitant à rêver. Une homélie de six mots aura été suffisante pour Justin Trudeau afin de remettre les pendules à l’heure.

On le sait, notre jeune premier ministre a d’autres priorités. Si on lui demande, il dira que le seul souhait de nos contemporains, essentiellement les familles de la classe moyenne, c’est d’avoir de bons emplois afin de garantir un bel avenir à nos enfants. Excitant.

Célébrons donc le Canada. Ce pays si grand et si moyen à la fois.

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