Un mot: islamophobie
Théologie Médiatique

Un mot: islamophobie

Il y a quelques bonnes raisons de craindre les religions en général et l’islam en particulier. Notez que je dis «en particulier» et pas «tout spécialement». Je précise simplement parce que c’est de l’islam qu’on parle depuis quelques années, plus spécifiquement depuis le 11 septembre 2001, date à laquelle s’est imposée dans l’imaginaire occidental la figure du terrorisme animé par le fondamentalisme religieux. Un imaginaire où s’entremêlent des idées confuses, des préjugés, beaucoup de manipulation politique et une bonne dose d’émotions vives si bien qu’il est difficile de discuter sereinement de ces questions. En témoignent ces récents débats à propos d’un mot, «islamophobie», qui à lui seul parvient à virer la maison à l’envers.

Faut-il pour autant balayer toute discussion sous prétexte que la plupart des conversations à ce sujet virent à la foire d’empoigne? Ce serait une erreur. Tentons au moins l’exercice.

Distinguons d’abord deux choses: «la religion» et «le religieux». Bien des débats d’experts en sciences sociales portent sur le sens de ces mots, mais aux fins de discussion, afin qu’on se comprenne sur l’essentiel, acceptons que «la religion» est une institution historique, une fabrication sociale et culturelle avec ses hiérarchies, ses rites, ses récits, ses dogmes, ses règles et ses lois, tandis que «le religieux» est une disposition humaine à croire en quelque chose et qui peut, selon les époques, s’agglutiner autour de telle ou telle institution.

On pourrait multiplier les nuances et les précisions autour de cette distinction, mais considérons-la simplement: il y a d’une part des institutions historiques, d’autre part des humains qui, au gré des époques, investissent leur potentiel croyant dans des institutions. D’ailleurs, un simple regard à l’expérience permet de constater qu’on peut bien abolir telle ou telle institution, cela n’empêche pas les humains de se trouver d’autres objets de dévotion. Ne cherchez pas très loin. Ça fait même parfois sourire. Un groupuscule comme La Meute, par exemple, prétend se battre pour la laïcité tout en reproduisant tous les réflexes de la foi béate par le biais d’un culte forestier où on invoque la sagesse des esprits canins. Mais je m’égare.

L’islam, donc, comme toute religion, est une institution historique qui permet d’instaurer un rapport de pouvoir arbitraire. Il est tout à fait compréhensible que des individus puissent avoir peur d’un tel pouvoir et souhaitent éventuellement l’abolir ou le fuir.

Par ailleurs, sans y être directement assujetti, on peut redouter aussi le discours qui permet à une institution de constituer son pouvoir et le critiquer en bonne et due forme. On peut légitimement aussi devant tel ou tel texte sacré juger inquiétant que des gens y adhèrent spontanément sans le remettre en question. Il en va de même pour des théories scientifiques loufoques ou des discours politiques qu’on sert aux militants comme des vérités indiscutables.

Il arrive aussi que les institutions historiques usent de violence. Il n’est pas très exotique de constater qu’on puisse faire la guerre au nom de tel ou tel principe plus ou moins saugrenu, et il n’est pas rare qu’on arrive à convaincre des gens d’aller mourir au champ de bataille à l’aide d’arguments complètement chimériques. Lorsque ça se produit – et ça se produit assez souvent –, on a de très bonnes raisons d’être effrayé.

Bref, vous l’aurez compris, il y a de très bonnes raisons d’avoir peur des dérives des institutions, et l’islam, comme religion, n’y échappe pas. Nous avons aussi d’excellents motifs qui nous poussent à avoir peur d’un président américain élu démocratiquement qui se vante sur Twitter d’avoir le plus gros bouton nucléaire du monde. On peut même se demander, parfois, si on ne devrait pas avoir un peu plus peur devant bien des discours, en apparence inoffensifs, qui permettent d’exploiter, grâce à une vaste fiction publicitaire, des pauvres gens un peu partout sur la planète en les maintenant dans un état de servitude économique.

Évidemment, il n’y a pas que ça. La démocratie ne sert pas qu’à élire un président sociopathe, et la religion, comme institution, ne fait pas que maintenir les dévots dans l’étau du fanatisme. Il va de soi aussi qu’au sein même d’une religion on trouve différents courants et diverses confessions dont l’orthodoxie varie. Mais voilà, en général, c’est du pire qu’on a peur.

Or une question demeure en suspens.

Si nous avons parfois de bonnes raisons d’avoir peur de la religion, qu’en est-il des individus qui sont habités par un sentiment religieux et qui engagent leur foi sur telle ou telle institution? Posons la question simplement: devons-nous alors avoir peur, pour les mêmes raisons, de notre voisin musulman?

La question peut sembler triviale. Non évidemment. Les raisons pour lesquelles nous pouvons craindre une religion ne peuvent pas tout bonnement être transposées sur les gens qui adoptent telle ou telle pratique pour des motifs divers, par héritage, tradition, contrainte ou conviction, notamment. Il arrive, on le voit bien, qu’on se méfie de son voisin, qu’on en ait peur, mais la religion comme institution et le religieux comme disposition humaine ne doivent pas être confondus.

C’est là que se joue, justement, un aspect du drame autour de cette discussion à propos de l’islamophobie.

Le mot lui-même ne permet pas de distinguer, d’une part, la peur, souvent justifiée, qui peut nous habiter face à l’institution historique où s’incarne parfois un pouvoir arbitraire et, d’autre part, la crainte de l’autre, fruit de l’ignorance le plus souvent, qui varie en intensité, allant de la méfiance jusqu’à l’exclusion. Cette dernière devrait plutôt nous inviter à créer des lieux de discussion et d’apprivoisement.

Plus embêtant encore, ce même mot, islamophobie, pourrait désigner, aussi, la pure et simple détestation maladive qui pousse, dans les pires des cas, au crime haineux.

Nous sommes ici devant des phénomènes distincts, qu’il ne faudrait jamais confondre, mais que la notion d’islamophobie, au gré des usages, englobe de manière ambiguë. Il y a là des nuances fondamentales qui devraient être discutées hors des joutes politiques partisanes, dans un climat serein qu’il est difficile de mettre en place dans un contexte de polarisation extrême dont se régalent les grands titres. Rien n’est assez simple ici pour se résumer en un mot. Nous voulons à la fois vaincre nos craintes afin de rencontrer notre voisin et tisser des liens avec lui, continuer de nous méfier des institutions religieuses au pouvoir arbitraire tout en refusant catégoriquement la haine pure et simple. Non, un seul mot ne suffit pas.

Cette querelle menée autour de l’emploi du mot empêche bien de la lumière de passer et, dans le clair-obscur, trop souvent, nous confondons les ombres qui nous inquiètent et les gens qui nous entourent, que nous ne voyons presque plus. La peur des ombres… Ça aussi, c’est une phobie.

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