Fatigue et divertissement
Théologie Médiatique

Fatigue et divertissement

Est-ce qu’un peuple peut mourir de fatigue?

Il m’arrive de me poser la question au gré des épisodes qui jalonnent le feuilleton de notre actualité. Nous voguons d’accident en accident sans pouvoir saisir la trame essentielle de notre histoire qui se présente désormais comme une collection sans fin d’anecdotes.

Un jour, des employés de commerce répondent «Bonjour, Hi» aux clients. Une affaire qui donne lieu à tout un tapage et qui se termine sans grande conséquence par une motion à l’Assemblée nationale. À un autre moment, un gérant d’un commerce Adidas à Montréal, en parfait wannabe international, s’adresse en anglais à ceux qui veulent bien l’entendre, lâchant quelques mots de français pour «accommoder» la ville de Montréal. Drôle d’idée. Quelques jours de tohu-bohu suffisent pour passer à autre chose. Le Journal de Montréal et le Journal de Québec publiaient il y a quelques jours un dossier sur les anglophones dans la capitale et la métropole. On y mentionnait un vague sondage et une suite de bavardages épars qu’on nous présentait comme un phénomène de société. J’ai bien lu 28 chroniques de leur équipe de première ligne qui s’employait à commenter. Si j’avais pu prendre des paris sur qui allait dire quoi, je serais riche. Et puis quoi encore? Quelques mouvements de bras, un peu de boucan et puis rien. Comme si on soufflait sur de la braise humide, sans réel espoir.

Il y a quelques semaines, Roméo Bouchard et Louis Favreau publiaient leur manifeste de «L’aut’gauche», comme ils l’avaient intitulé. Ils y dénonçaient une certaine gauche qui manigance avec l’idéal multiculturaliste à la mode en boudant avec dédain la gauche sociale et ouvrière ancrée dans la culture politique canadienne-française. En quelques lignes, dans les milieux branchés, ils sont devenus de vieux cons qu’il fallait mieux ignorer. On achève bien les chevaux. Dans le décor, on pouvait entrevoir les combats de guignols entre Québec solidaire et le Parti québécois, l’un profitant de l’autre pour se tailler une fenêtre de visibilité médiatique. Dans les maisons closes, où le jeu de la séduction se limite à proposer une solution de rechange, on fait entrer l’air comme on peut. Presque au même moment, la CAQ, ce parti qui pourrait choisir le beige comme couleur officielle, faisait une remontée dans les sondages. À toutes ces questions sur l’identité, ils pourront répondre «combien ça rapporte?» et ça devrait suffire. Quelques jours plus tard, Justin Trudeau se rendait en Inde, proclamant par l’art du déguisement la fin de l’État-nation, vêtu comme un touriste sans billet de retour. What does Canada want? Je vous le donne en mille: un grand costumier.

Il y a à peine une trentaine d’années, au Québec, nous pouvions encore nous définir collectivement dans une sorte de dialogue de sourds. Nous parlions des deux solitudes. C’était simple et efficace. Devant les anglophones de l’ouest de la métropole, nous étions francophones et ça suffisait pour nous rassembler. Les humains ne sont jamais plus unis que lorsqu’ils sont contre quelque chose. Tout se jouait en mode binaire, pour ainsi dire. Devant le clergé catho, nous étions laïques. Devant le colonialisme britannique, nous étions souverainistes. Devant le fédéralisme canadien, nous étions une société distincte. Le Québec francophone pouvait ainsi se mesurer sur quelques étalons assez faciles à repérer. Les Amérindiens? C’était pas notre faute. C’était le truc des Pères de la Confédération, la loi sur les Indiens, John A. Macdonald. Mais encore là, c’était «les Indiens». On prenait tout d’un seul bloc.

Au cours des dernières années, en tout cas depuis le début du nouveau millénaire, ces oppositions binaires qui nous étaient familières se sont fracturées en multiples éclats. Le miroir s’est brisé, pour ainsi dire, si bien qu’on peine à se reconnaître. Tous, tour à tour, nous ramassons des petits bouts de glaces aux formes diverses en nous demandant chaque fois, au hasard des contours, si nous pourrions nous y reconnaître.

Il n’est plus question de mener un combat pour dire qui nous sommes, mais plutôt de faire une promotion constante de nos qualités concurrentielles auprès d’une clientèle multiforme. Il n’est plus question de mener une lutte, l’heure est au divertissement.

Le Québec francophone est désormais en situation de spectacle permanent. C’est un cabaret, un théâtre de variétés. Il doit faire rire tout le monde, séduire à tout instant en quête d’applaudissements. Devant les uns, il doit savoir jongler ou danser, devant les autres, il doit être acrobate, cracheur de feu ou encore joueur de ukulélé. Personne ne doit être déçu. On devrait s’exclamer à tous les instants. Chacun devrait y retrouver avec joie, sur les portes, la lettre de son identité particulière, monsieur, madame, machin, machine, barbu de Joliette, bouddhiste de Limoilou et unijambiste du Mile-Ex. Chaque coïncidence de l’individualité devient une finalité collective, un nœud essentiel dans un tissu social décousu et accessoire.

On a beaucoup fait le procès du Québec francophone au cours des dernières années. Devant la multiplication des diversités, nous avons considérablement pressé le citron de l’inclusion de toutes les préférences qui se succèdent en laissant de côté une question essentielle à laquelle il faudra bien répondre tôt ou tard: dans quoi faut-il inclure, au juste? Il faut bien qu’il y ait quelque part un contenant, une charpente. Est-elle solide? Combien d’étages pourrons-nous y rajouter?

À ceux qui demandent un moment de réflexion, on leur fait valoir que le progrès est en marche et qu’au nom de la vertu, rien ne saura l’arrêter. Se pourrait-il que certains puissent redouter, sans malice, qu’à ce rythme nous serons peut-être morts de fatigue avant la fin du spectacle?

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