Mécanique verte
Théologie Médiatique

Mécanique verte

Le jour où on nous a invités à signer ce fameux Pacte pour la transition, je me suis dit que j’étais mieux d’aller prendre une marche pour me parler à moi-même. Ne va surtout pas dire une connerie, que je me répétais. Il y a des moments comme ça où on sent qu’il ne faut surtout pas déconner. Le moindre gag peut vous classer parmi les suspects.

Je ne sais pas si je peux vous en parler aujourd’hui, maintenant que tout le monde s’est bien engueulé. Je vais commencer par vous dire que je n’ai pas de VUS, que je composte depuis belle lurette, que le soir du menu tofu à la maison, ça me fait chier, et que, dans mes temps libres, il ne me passe pas par la tête d’aller faire un tour de fusée dans l’espace. Pas par souci d’économiser de l’essence, mais bien parce que je suis peu enclin à m’imposer la discipline des cosmonautes. Je trouve d’ailleurs que ça ouvre bien une conversation, de mettre ça sur la table, d’entrée de jeu: «Bonjour, je ne suis pas cosmonaute, je suis un piéton.»

Cela étant avoué, je voudrais vous partager mon agacement. N’allez pas vous fâcher, mais il y a, dans cet appel à l’action, ce ton désespérément funèbre appuyé par toute la lourdeur de l’enflure théâtrale, ces regards assombris par la menace imminente, ces visages jouant la tragédie, tout ce sérieux solennel qui, chaque fois – et ça ne manque jamais –, fait que je me pince en ayant envie de briser le silence liturgique: coudonc, vous êtes vraiment sérieux, là?

Mais non, je ne vais pas vous traiter de curés. Reste qu’il y a quelque chose qui relève de l’eschatologie dans cette proposition. Ce discours sur la fin des temps, qui somme les hommes de bonne volonté de faire leur juste part pour le salut du monde, s’accompagne quand même de quelques condamnations et d’un appel au sacrifice. Dans cette soif de rédemption, on nous invite à nous confesser et à nous racheter. Tu as pris ta voiture ce matin? Plante trois arbres et quand nous serons assez nombreux à nous convertir, l’État suivra. Aide-toi, le ciel t’aidera.

D’ailleurs, on a bien vu quelques chasses aux sorcières… Ah! voyez comme cette jeune mal habillée a une grosse voiture 4×4! Quelle pécheresse! Au bûcher!

J’exagère? Ben quoi… Un peu, non?

Je crois bien vous avoir entendu dire qu’il n’est plus question de rire, que l’heure est grave, trop grave même pour faire des blagues.

Allez, je vais la dire cette connerie qui me brûle les lèvres depuis le début. Car vous semblez me dire aussi qu’il y a de l’espoir si nous agissons rapidement ensemble. C’est bon, j’embarque.

Puis-je vous demander, alors: voulez-vous nous montrer la lumière qu’on peut s’imaginer au bout du tunnel ou simplement la noirceur qui nous avale dans la fatalité du présent?

Car, voyez-vous, il m’arrive de penser que le rêve nourrit l’espoir. Je suis kétaine de même.

Et c’est là que j’ai une autre question un peu plus sérieuse à vous poser.

Se pourrait-il que les arts et spectacles, le divertissement, tout ce qu’on appelle platement «l’industrie culturelle», ce soit une immense machine à fabriquer du rêve?

Et que lorsque madame Machin et monsieur Untel, justement, rêvent, dans leur salon, le soir venu, confortablement, ils se disent peut-être: «Ah! mon amour, si seulement nous pouvions aller à Walt Disney, Véro adore Disney! Il y avait un article splendide à ce sujet dans son magazine! Ou mieux! À Vegas, mon chéri! Tu sais, ce spectacle gigantesque et magnifique sur les Beatles où on chante All You Need Is Love. Tu te souviens, on chantait ça en poncho quand on s’est rencontrés!»

Le rêve donc. C’est la question qui tourne dans ma tête depuis la publication de ce pacte. À quoi les gens rêvent-ils?

Dans toute cette discussion, on a beaucoup parlé de ces grosses pointures du show-business qui carburent à la visibilité en mentionnant chaque fois qu’elles ont le privilège de rejoindre un vaste public. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on leur a demandé de signer pour partir le bal. Question d’entraîner toute une foule dans la danse. Elles attirent l’attention, elles ont de l’influence et, fortes de cette puissance d’attraction, elles nous proposent aujourd’hui de relayer l’appel des scientifiques.

Mettons que, sans sourire, j’accepte cette proposition. Je veux bien, le dimanche, écouter telle ou telle vedette se risquer à un exercice de vulgarisation sur l’art de planter des épinettes pour se racheter d’avoir pris l’avion pour aller faire du shopping à Paris. Je ne vous promets pas que je ne vais pas rire, mais je veux bien essayer.

Mais, pendant ce temps, qui va s’occuper d’imaginer le monde autrement?

Car c’est bien de ça qu’il est question, non?

Avec toutes ces discussions très sérieuses, où il faut de toute urgence s’engager, la main sur le cœur, j’ai un peu peur qu’on oublie de déconner. À force de ne plus entendre à rire, je redoute qu’on néglige d’inventer des choses qui n’existent pas encore et qui n’existeront peut-être jamais. J’ai peur qu’on n’ose plus dire n’importe quoi par crainte de se faire reprocher de n’avoir rien d’important à dire. À force d’annoncer que le monde s’écroule, je souhaiterais qu’on n’oublie pas de dire qu’il est magnifique. Voyez-vous, je ne suis pas un scientifique, moi. Il m’arrive de dire des conneries, pour la simple beauté du geste, pour défier la mécanique.

Ça manque cruellement de poésie tout ça. Tenez, par exemple, au lieu d’une main rouge sang comme logo, moi j’aurais choisi une poignée de main orange.

Car les oranges sont vertes, c’est bien connu, et que lorsqu’on fait un pacte, on se dit: «Tope là mon vieux!»

Bon. Ça va. Je vous lâche. Je suis avec vous. Je l’ai toujours été. Je veux bien le signer votre pacte. Mais dites-moi, où puis-je aussi signer, en même temps, si vous le permettez, le pacte des cons?

P.-S. Joyeux Noël et bonne année! Et n’oubliez pas. Il y a de la lumière au bout de l’hiver. Paix et amour aux hommes de bonne volonté. Et à tous les autres aussi.

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