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Rastas blancs d'Amérique
Théologie Médiatique

Rastas blancs d’Amérique

That until there no longer
First class and second class citizens of any nation
Until the color of a man’s skin
Is of no more significance than the color of his eyes
Me say war
— Bob Marley

C’est une comptine connue. Au cours des derniers jours, on a reproché aux médias et à certains chroniqueurs d’avoir monté en épingle l’histoire de cet humoriste qui s’est vu refuser de monter sur la scène d’un bistro géré par un groupe de recherche de l’UQAM.

Le jeune homme, blanc, portait des dreadlocks, ces tresses de cheveux emmêlés, une coiffure qui a traversé l’histoire, les cultures et les continents avant de devenir mondialement à la mode grâce à l’immense succès de Bob Marley en particulier et de la musique jamaïcaine en général. La culture jamaïcaine a eu, au cours du siècle dernier, une influence majeure qui persiste encore aujourd’hui, à telle enseigne qu’en novembre dernier, le reggae de Jamaïque se voyait inscrit comme patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO.

Or, voilà le problème, le jeune homme est blanc, comme je vous disais, et il se trouve de nos jours quelques grands esprits qui considèrent que porter cette coiffure, lorsqu’on a la peau blanche et qu’on est né à Pointe-aux-Trembles, c’est s’approprier la culture d’un peuple qu’on a dominé. Je ne sais pas pour Pointe-aux-Trembles. C’est peut-être Maniwaki ou Donnacona. Vous lui demanderez si vous le croisez.

On peut bien reprocher aux médias de transformer une anecdote en sujet d’actualité et en débat du jour, mais c’est faire fi un peu trop vite de l’immense connerie qui gagne certains comiques qui, au nom du progressisme, jouent aux alchimistes de la bonne conscience dans les officines d’institutions universitaires publiques.

Ce qu’on tente de nous dire, avec ces théories, c’est qu’au sein même du récit de l’aventure québécoise, nous devrions lire une opposition structurelle et nécessaire entre les dominants blancs triomphateurs de la civilisation occidentale et les dominés noirs descendants d’esclaves et laissés pour compte. Il faudrait même y voir un aspect constituant de notre organisation sociale contemporaine.

Chaque petit signe culturel, comme le fait de porter des dreadlocks, serait ainsi un symptôme de ce rapport de force distillé au fil du temps que nous aurions absorbé, inconsciemment, sans nous en apercevoir. Les plus éveillés seraient conscients de ces comportements qui relèvent de l’agression tandis que les autres, qui n’y voient aucun mal, n’auraient pas encore saisi l’ampleur de leurs privilèges et la gravité de leur faute.

Il y a pourtant une autre explication qui permet de comprendre la présence des dreadlocks dans les rues de Pointe-aux-Trembles, Maniwaki ou Donnacona. Une explication sans doute trop simple pour ceux qui aiment créer des problèmes afin de parader en inventeurs de solutions.

Il se trouve que toute une génération de jeunes mélomanes, partout sur la planète, a été séduite non seulement par le son de la Jamaïque, mais aussi par le discours de libération et de révolte porté par ses protagonistes les plus célèbres. Bob Marley, pour ne parler que de lui, fait presque figure de prophète. Partout, le reggae, le dub, le ska se sont infiltrés dans les inspirations de musiciens, du rock au punk en passant par le jazz, le hip-hop et tant d’autres genres encore. Aux quatre coins du monde, on s’est mis à porter le t-shirt en chantant tous en chœur Let’s get together and feel all right.

C’est ce qui s’est passé au Québec. Ça s’est aussi passé au Japon, soit dit en passant. Si ça vous intéresse, allez donc écouter un peu de Joe Yamanaka. Vous apprendrez en même temps qu’on peut venir de Yokohama et porter des dreadlocks.

Dans notre coin de l’Amérique, on peut dire sans crainte de se tromper que toute l’évolution de la vie culturelle, sociale et politique québécoise, depuis la Révolution tranquille, consiste à dénouer les nœuds de l’oppression, des préjugés et des inégalités. Si on est le moindrement sérieux, à la lecture de notre histoire, on doit bien se rendre compte que les Québécois, ce peuple de locataires, comme on le qualifiait naguère, ces vaincus longtemps dominés par une élite anglo-saxonne, dans leur désir d’émancipation, ont lutté non seulement pour leur libération nationale, mais aussi, surtout, pour une justice sociale qui transcende les genres, les orientations sexuelles, les couleurs de peau et les origines ethniques. On peut bien considérer qu’on n’avance pas assez vite, mais on ne peut pas douter de la direction et aller s’imaginer que les engrenages du système qui nous sert de véhicule historique sont en quelque sorte graissés à l’idéologie esclavagiste ou à des souvenirs des traites négrières, ça relève de l’hallucination doctrinaire.

Le Québec se trouve aujourd’hui aux prises avec deux formes de radicalisation, deux idéologies extrêmes qui jouent ensemble au tir à la corde : d’un côté, une bande de nonos qui fabulent sur une invasion islamique et une menace immigrante à la moindre vue d’un voile ou d’un turban, de l’autre, des savants fous qui voient poindre des suprémacistes blancs dès qu’un type porte une coupe de cheveux ou rigole en dansant manière Bollywood dans un Bye bye. Ces deux postures se singent, dans une chorégraphie parfaite, une sorte de performance de nage synchronisée où on se demande bien lequel va se noyer en premier.

Toujours est-il que cette volonté de vouloir transformer les Québécois en peuple de dominateurs blancs mérite qu’on s’y attarde. Ceux qui s’amusent à ce jeu ne semblent pas voir qu’ils reproduisent, à leur manière, tout ce qu’on peut reprocher aux visions du monde les plus inquiétantes. Pour eux, en dépit de toute histoire, une couleur de peau ne peut avoir qu’une seule signification, qu’une seule valeur. Les relations humaines doivent être réduites à une simple mathématique qui compare les individus entre eux comme des nombres – plus petit, plus grand ou égal – sur la base de leur génétique et en faisant fi de tout contexte et de toute histoire.

On peut y voir un curieux revers du destin lorsqu’on constate qu’une frange de jeunes Québécois semble trouver satisfaisant de se rouler sans vergogne dans cette nouvelle morale à la mode. Tout se passe comme si, afin d’anesthésier le souvenir des défaites, ils prenaient désormais plaisir à s’injecter l’hallucination d’une posture victorieuse. Il y a peut-être là une nouvelle manière d’oublier.

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