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Théologie Médiatique

Esthétisme routier

Plus je vieillis, plus je me rends compte que je suis nul pour écrire des chroniques en juillet. C’est qu’en général, je cesse de réfléchir quelques jours avant la Saint-Jean-Baptiste. Je débranche tout et la croissance de mes plants de légumes dans la cour me semble soudainement plus intéressante que tout ce qu’on me propose comme programmation estivale. C’est fusionnel, je crois. Je deviens moi-même un légume.

C’est dans ces moments que j’arrive à développer une sorte de pensée végétative. Rien d’extravagant, de simples idées diffuses qui tiennent plus du sentiment que de la réflexion. Je me demande d’ailleurs si les plantes souffrent quand on les coupe. J’imagine qu’un jour on pourrait voir apparaître un mouvement pour la défense des végétaux et, donc, qui lutterait contre ces fameuses boulettes de viande qui, à ce qu’on me dit, pourraient sauver l’humanité de sa déchéance carnivore. Ah! Voilà! Je réalise qu’en dominant mon jardin, moi-même devenu légume avec mon sécateur, je suis peut-être un végétiste, comme d’autres sont spécistes, sexistes ou racistes.

Je suis nul en juillet, comme je vous disais, alors n’allez pas vous fâcher devant cette désinvolture estivale qui m’habite face aux grandes questions morales de notre époque. D’ailleurs, sur ces sujets, je suis nul en toute saison. C’est pour cette raison que je vous parle très peu des pit-bulls alors que tout bon chroniqueur devrait écrire sur cet enjeu. Mais en juillet, c’est pire. Il me prend l’envie d’aller me perdre dans les rangs sans plan précis pour contempler le maïs. Et là encore, j’ai peur que vous vous fâchiez à me voir, seul dans ma voiture, errer en brûlant du pétrole par simple désir esthétique.

Tenez, voilà, je ne vous ai jamais parlé d’esthétisme routier. Et pourtant, j’aurais moi aussi quelque chose à dire sur ce projet de troisième lien à Québec. Je ne vous en parle jamais, car je n’ai pas dans mon calepin, comme vous tous, des chiffres, des taux d’émissions, des rapports d’experts, des retombées économiques et tous ces autres machins qui font que vous pouvez en parler très sérieusement. Ça ne vaut pas très cher, la poésie routière. Mais permettez-moi, un peu, une fois.

Dans la région de la Capitale-Nationale, précisément là où devrait arriver ce fameux troisième lien, juste avant que l’autoroute 40 ne se termine pour déboucher sur le boulevard Sainte-Anne – la route 138 qui continue vers Charlevoix –, nous avons là un exemple de tout ce qu’il ne faudrait pas faire. Ce long pavé sans âme, plate, qui longe le fleuve, tient du massacre paysager. C’est pourtant à cet endroit que la rivière Montmorency déboule dans une chute magnifique avant de se jeter dans le Saint-Laurent et qu’on peut apercevoir la pointe de l’île d’Orléans où commencent ses 42 milles de choses tranquilles comme le chantait le poète. Ça devrait être une fameuse carte postale. Tous les photographes du National Geographic devraient s’y bousculer dès le lever du jour pour capter l’essence du paysage. On devrait pouvoir y rouler lentement, faire des pauses pour aller voir la rive, respirer. Mais non. Dès qu’on quitte Québec vers Charlevoix, on aurait envie de tout arracher et on se demande au nom de quoi au juste on a pu construire une telle horreur à quatre voies. C’est un véritable hommage au déboisement qu’on a bricolé là, un désert où se succèdent les développements immobiliers qui sont à l’architecture ce que le Cheez Whiz est au fromage fermier, les concessionnaires automobiles bétonnés et les stations-services asphaltées mur à mur, bref, un lieu austère où aucune forme de vie connue n’oserait s’aventurer.

Que va-t-il se passer là avec ce troisième lien? Exactement la même chose qui se passe lorsque deux voies rapides se croisent. À chaque fois. Je vois déjà poindre le méga complexe du 3e lien, le centre de divertissement WOW 3e lien, la foire commerciale Les rabais du 3e lien, le super buffet 3e lien-o-party. Des promoteurs aidés par des génies du marketing nous vendront sans rire l’expérience immersive du 3e lien en réalité augmentée: le Québec comme vous ne l’avez jamais vu! Ultimement, n’en doutez pas, nous aurons droit à la 3e lien week afin de célébrer le terroir du goudron et notre savoir-faire en matière de compactage de garnotte.

Voilà, il faut bien s’en rendre compte. Partout où on a construit de grands réseaux routiers pour en rejoindre d’autres, afin d’aller plus vite et de gagner du temps, partout, toujours, à ces carrefours, on a créé des monuments de platitude et de laideur. C’est ainsi qu’on a vidé les rues principales, les cœurs des villes et des villages et qu’on a érigé une grande culture de l’automobile qui ne consiste pas, comme on le croit, à rouler seul dans sa voiture, mais bien plutôt à être tous cons et presque immobiles au même endroit, en même temps, à faire la file dans un parking ou dans une bretelle d’accès.

Je sens bien que je ne vais convaincre personne avec ces réflexions sur l’essence des paysages. Entre l’urgence économique et la catastrophe climatique, c’est bien peu de choses.

C’est vrai.

C’est bien peu de choses.

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