IRIS – Artistes / Artisans: une distinction «insultante»?
Cinéma

IRIS – Artistes / Artisans: une distinction «insultante»?

Cette année, le gala Québec Cinéma, en plus de s’être tenu en juin et d’avoir changé de nom, a établi une distinction entre les «artisans» et les «artistes» dans le cinéma québécois… ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Discussion avec des grands noms de l’industrie.

Alors que le gala des «Artistes», diffusé dimanche sur ICI Radio-Canada Télé, a récompensé de prix Iris les réalisateurs, scénaristes et comédiens, un autre gala, celui des «Artisans», a été diffusé sur ICI ARTV quatre jours plus tôt. Cette distinction, notamment sémantique, entre des professionnels d’une même famille, celle du cinéma, est vivement critiquée au sein de l’industrie.

Séparer les gens et scinder le gala a quelque chose d’insultant, explique le directeur de la photographie (DOP) Nicolas Bolduc, nommé dans la catégorie Meilleure direction de la photographie pour le film Two Lovers and a Bear de Kim Nguyen, reléguée cette année dans le gala «secondaire». «Les DOP sont aussi des artistes! Je dirige des équipes pour concrétiser une vision et j’ai un impact créatif sur le storytelling

Même son de cloche du côté d’André Turpin, récompensé cette année pour son travail de directeur de la photographie sur le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde. «C’est une erreur. Ça donne l’impression qu’il y a d’un côté les “besogneux”, les manuels, et de l’autre les grands décideurs et les penseurs, alors que les directeurs photo ou artistiques sont ceux qui travaillent le plus près du réalisateur!»

Un avis partagé par le cinéaste Philippe Falardeau. Pour lui, ce sont tous les créateurs de «la grammaire du cinéma» qui sont «exclus du gala principal». Car, précisons-le, la distinction ne s’applique pas seulement aux DOP. Les directeurs/rices artistiques, les monteurs, les compositeurs, et autres costumiers, maquilleurs, coiffeurs, responsables des effets visuels, du son, de la distribution des rôles sont eux (et elles) – aussi concerné(e)s. «Soit on appelle tout le monde «artisans», soit on appelle tout le monde «artistes», mais la distinction n’a pas de sens!», déplore le réalisateur de Monsieur Lazhar.

Grogne également du côté des producteurs québécois, dont les noms ont laissé place à ceux des maisons de production lors du gala, comme le souligne Roger Frappier, grande figure du cinéma québécois ayant notamment produit La Grande séduction et Le Déclin de l’empire américain. «Je peux vous dire que nous allons nous réunir et envoyer une proposition précise à Québec Cinéma pour l’an prochain!, confie-t-il, mécontent. Il ne doit y avoir qu’un seul gala, et que ce soit une fête pour l’ensemble de l’industrie.»

Absurdité et ironie 

Étonnamment, on ne retrouve cette situation ni aux Oscars, ni aux Césars, ni au BAFTA, ni même aux Canadian Screen Awards. Les Oscars ont bien une autre cérémonie récompensant les réalisations scientifiques et techniques, mais ce n’est pas la même chose. «Au Québec, on traite les «artistes» comme on traite les prix techniques aux États-Unis. C’est absurde!», lance Bolduc.

Autre grincement de dents pour Falardeau: «C’est au monteur son Sylvain Bellemare, avec qui je travaille depuis plus de 20 ans et qui n’intéressait personne jusqu’à gagner un Oscar pour Arrival, à qui l’on demande de remettre le prix du Meilleur film au gala des Artistes! Vous voyez l’ironie de tout cela?» S’il avait été nommé, ce dernier aurait assisté au gala «secondaire»… Tout comme le directeur artistique Patrice Vermette, sélectionné aux Oscars pour son travail sur le film Arrival de Denis Villeneuve. «Un film se fait avec plein de monde, pas une certaine gang et ses “exécutants”», explique-t-il, de Los Angeles, où il travaille sur le prochain film d’Adam McKay (The Big Short).

Mais pourquoi cette distinction entre des métiers jugés relevant de «l’artisanat», et des métiers estimés «plus artistiques»? Du côté de Québec Cinéma, c’est l’ajout de six nouvelles catégories au gala qui a entre autres motivé la création d’un deuxième événement, selon les dirigeants. «C’est à cause des cotes d’écoute!», contrecarre le DOP Bolduc. «Radio-Canada dicte l’agenda d’un gala de cinéma, et ça c’est un problème!». Selon celui qui est dans le métier depuis 20 ans, on veut mettre en avant les «célébrités» et proposer un «gala des stars» afin de relever un faible audimat.

Vermette acquiesce, estimant «ridicule» et «réducteur» que les diffuseurs poussent Québec Cinéma à offrir un «spectacle de variété et de paillettes qui a pour but de faire la promotion d’un star-system», comme il l’écrit dans une lettre envoyée à Ségolène Roederer, directrice de Québec Cinéma, dont nous avons obtenu copie. Selon les deux hommes, il est possible d’offrir un spectacle populaire tout en valorisant ces métiers «nobles», qui permettent «d’élever» un film.

Des pistes de solutions

Pourquoi ne pas se distinguer lors du gala secondaire?, propose ainsi Turpin. Selon le proche collaborateur de Dolan, le milieu pourrait offrir une cérémonie plus «trash», festive et «underground». Prenons exemple sur le festival montréalais Prends ça court!, plaide-t-il. «La forme est géniale et colle à la culture du court métrage. Il y a une trentaine de prix, les gens font un discours de 15 secondes, et c’est drôle!»

Autre possibilité: profiter d’un prix du gala des Artistes (disons, le scénario) pour nommer sur scène, face au public, les noms de tous les «artisans». «On proposerait un montage d’extraits de 10 secondes des discours prononcés lors du gala des Artisans, indique Turpin. Ce serait moins ronflant et tout le monde aurait sa place au grand gala!»

Pour le directeur artistique Patrice Vermette, il en va même du «devoir» de la société d’État de renseigner les gens et de stimuler leur curiosité face à son cinéma. Il propose notamment la création d’un «Oscar week québécois» lors duquel Radio-Canada diffuserait un film finaliste par soir, et où les émissions télé et radio créeraient des discussions entre les différents finalistes. «L’idée, conclut-t-il, serait de créer un buzz.» Le «buzz», ce nouvel impératif.