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Gala des Olivier, Mike Ward et Guy Nantel: Le coût du risque

J’observe depuis quelques jours cette curieuse affaire du Gala des Olivier, où on célèbre annuellement le travail des humoristes, mais où Mike Ward et Guy Nantel ne pourront jouer un numéro qu’ils avaient concocté sur la liberté d’expression.

Ce matin, mon collègue Pierre-Yves McSween prenait un peu de recul dans ce grand festival où on crie à la censure en proposant un point de vue que je vous invite à lire à propos de la question fondamentale des assurances.

Je prends le relais de son texte pour pousser cette réflexion un peu plus loin, car il me semble qu’il y a là quelques idées auxquelles on n’a peut-être pas assez porté attention.

Ce que cette affaire met en lumière, ce n’est pas tant le problème de la liberté d’expression, pour ce qu’elle est, mais bien ce qu’il en coûte de vouloir mener telle ou telle bataille. C’est l’économie des contenus qui est ici en jeu.

Personne ne dit que tel ou tel humoriste n’a pas le droit de faire telle ou telle blague de mauvais goût. D’ailleurs, en diffusant aujourd’hui leur numéro en ligne, Ward et Nantel démontrent bien qu’ils jouissent entièrement et intégralement de cette liberté. Ils prennent les risques qu’ils veulent et tant mieux pour eux. C’est leur droit le plus strict et personne ne saurait le remettre en question.

Le fait est que d’autres joueurs, ici une association (APIH) et un diffuseur (Radio-Canada), peuvent refuser de prendre part à un tel risque. Et si on gratte un peu, plusieurs bonnes raisons peuvent expliquer ce choix.

La première étant qu’ils n’en ont peut-être pas les moyens. On ouvre ainsi une boîte de pandore, soit l’économie sous-jacente à la production des contenus. Et là, on ne joue plus dans le simple carré de sable de l’humour, on touche à tout ce qui concerne la production, l’édition et la diffusion des contenus, que ce soit des créations artistiques, des articles, des essais, des reportages ou encore des travaux de recherche.

D’ailleurs, si vous avez l’idée folle de lancer un média indépendant où vous pourriez dire tout ce que bon vous semble, la première dépense que vous devriez envisager c’est une assurance en cas de poursuite. Pensez à ça avant même de songer à payer des salaires. Et encore, comme pour toute assurance, vous devrez assumer ce qu’on appelle une franchise, soit un montant que l’assureur déduira de sa couverture.

Je vous donne un exemple simple. J’ai moi-même été poursuivi pour une caricature. Le média pour lequel je travaille est assuré et, donc, l’assureur nous couvrait pour notre défense, sauf une franchise de 25 000 $. Résultat de la note : près de 18 000 $ pour une journée au tribunal avec un dossier relativement simple. Une somme que nous avons payée de notre poche. 18 000 $ de perte nette, pour un média indépendant, c’est énorme. Nous avons gagné la cause, mais disons qu’aller au front pour une autre poursuite dans la même année n’aurait pas été envisageable.

Et c’est bien ce qui est agaçant dans toute cette affaire. Il n’est pas question de censure à proprement parler. Il n’y a aucun interdit de publication, aucun sujet réellement tabou duquel on n’aurait plus le droit de rire, aucune inquisition qui décrète à l’avance ce qui peut être dit ou non. Personne ne décide que telle ou telle parole ne doit pas être prononcée ou publiée. Pas même l’assureur qui refuse de couvrir un numéro. Pas même le petit Jérémy ou la commission des droits de la personne puisqu’on a tant parlé d’eux. Ce n’est pas non plus le mur des Lamentations des médias sociaux qui ferait peur aux producteurs.

Tout ce qu’il y a, c’est des gens qui n’osent pas prendre un risque parce qu’ils n’en ont pas les moyens.

C’est un peu ça qui est lamentable dans ce débat. Car on cherche en vain un coupable là où il n’est peut-être pas : un groupe ethnique duquel on ne peut pas se moquer, un individu qui en a poursuivi un autre, un tribunal qui a pris une décision ou qui a accepté d’entendre une cause. Ce sont des dédales qui mènent tous au même champ de mines. À cause de vous, on ne peut plus rire de rien. Les dérives sont nombreuses. La faute des noirs, des nains, des lesbiennes, des juifs, des trolls de l’internet, des moustiques, des trisomiques, des manchots, de twitter, name it, bar open.

On se demande, un peu connement, devant qui il faudrait mettre nos culottes, au juste?

Alors que la question est plutôt de savoir si nous avons les moyens de nous payer une paire de bas.

Peut-être que la grande confrérie des humoristes, au lieu de crier à la censure dès que quelqu’un ne rigole pas, pourrait méditer un peu sur l’état des finances de l’association qui les représente et des médias à qui elle demande de prendre des risques en sa compagnie.

Après tout, ils en appellent à la solidarité. Ce serait un bon début.

En somme, il faut bien évidemment défendre le droit de Nantel et de Ward de créer les numéros qu’ils désirent, même les plus poches et les plus méchants. Ce droit ne me semble d’aucune manière remis en question.

Mais la défense de ce droit passe inévitablement par la prise en compte du risque financier que doivent assumer l’association qui les représente et le diffuseur qui prend part à cet événement. C’est sans doute là que se trouve le lieu d’indignation le plus fertile et le commencement d’une réelle solidarité.

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