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À quoi sert le féminisme?

Sigmar Polke, Bunnies, 1966

Il en est plusieurs qui se demandent à quoi peut bien servir le féminisme aujourd’hui. Ne sommes-nous pas déjà égaux? L’égalité n’est-elle pas réalisée de fait? Pire, les femmes veulent-elles prendre le pouvoir, tout le pouvoir?

Une de mes professeures de littérature au secondaire nous avait donné une belle définition du féminisme ; c’était, disait-elle, exiger l’égalité entre les hommes et les femmes. Simplement. Elle disait aussi que le plus dur ce n’était pas de faire accepter cela, que le plus dur commençait à partir de cette prise de position égalitaire. Pourquoi? Parce que l’égalité était plus un combat permanent qu’un état de fait. L’égalité, on l’approchait lentement par une lutte de tous les instants, mais le jour où tu la croyais finie, que tu te reposais sur tes lauriers, tu venais déjà de reculer dans le temps. Le féminisme ce n’est pas une idéologie, c’est une lutte.

C’est exactement ce qui s’est passé en Italie, pays de luttes libertaires et féministes radicales dans les années soixante et soixante-dix, aujourd’hui devenu un idéal du sexisme libidineux. C’est Lorella Zanardo, une enseignante italienne, qui décrit l’ampleur du marasme dans Il Corpo delle donne (le corps de la femme), un documentaire effarant sur la condition des femmes à la télévision italienne.

 

 

Dans Il Corpo delle donne, elle a compilé des extraits choisi parmi 400 heures de télévision italienne publique et privée. On y voit des flopées de filles presque nues servant de décors dans des émissions ridicules où elles ne jouent qu’un seul jeu, celui de la séduction.

La télévision italienne use et abuse du corps de la femme qu’elle pense magnifier, mais qu’elle réduit à de vulgaires stéréotypes : femmes encagées, déshabillées, jeunes louves suintantes de désir. Pour les plus vieilles qui tentent de rester en onde, le destin est encore plus cruel, elles semblent avoir vu la Gorgone dans le botox, leurs faces sont figées par la peur de vieillir.

La définition de l’objectivation dans toute sa splendeur : l’autre n’est plus une fin, un être de raison, mais un moyen, celui d’obtenir un plaisir immédiat. La femme est expurgée de toute individualité, ne reste que des corps sans identité qui se prêtent docilement à des jeux érotiques dont les règles sont énoncées par des hommes. Voilà à quoi ressemble la télé dans un pays où le féminisme est inexistant.

Dans son documentaire Lorella Zanardo se demande comment les italiennes ont pu si longtemps accepter cette soumission et tolérer le travestissement si grossier de leur image? La question interpelle l’éducation, l’autodéfense intellectuelle et la production médiatique.

Rappelons qu’en Italie, la situation des femmes est catastrophique et que leur condition à la télévision reflète celle de la vie publique. Le taux d’emploi des femmes est un des plus bas d’Europe (46,4 % en 2009, l’Italie occupe la 87e place dans le classement du taux de travail des femmes dans le monde) alors que le pays occupe la peu glorieuse 74e place dans le classement sur les différences entre les sexes du Forum économique mondial. Évidemment, ces dernières sont sous-représentées au parlement et presque inexistantes dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Le pays occupe la 121e place mondiale en ce qui concerne les égalités salariales.

Pourtant dans les années 70, le mouvement féministe italien était puissant et ses démonstrations de force rassemblaient dans les rues des dizaines de milliers de personnes. Dans un pays aussi catholique et misogyne, les féministes de la première heure ont réussi à obtenir de l’état le divorce par consentement mutuel, le droit à l’avortement et à la contraception. L’erreur du mouvement a été de s’asseoir sur ses conquêtes les croyant définitives. Comme le disait ma professeure de français, elles ne le sont jamais.

Alors quand Lorella Zanardo se demande comment les femmes ont bien pu perdre, en quelques années seulement, leur dignité, on peut esquisser une réponse en disant qu’elles ont abandonné la lutte. Le passage générationnel entre les féministes des années 60-70 et celles des années 80-90 ne s’est jamais fait. Pendant ce temps-là, un acteur majeur de la communication et des médias a construit son empire et assis sa mainmise sur la télévision italienne, imposant un style machiste et vulgaire. Son nom : Silvio Berlusconi.

C’est ce que montre Videocracy (2009), un film qui retrace la vie de l’ancien chef du gouvernement italien et son influence sur la télévision de son pays. À la fin des années 70, ce dernier alors  promoteur immobilier achète un canal communautaire milanais et invente un nouveau genre de show télévisuel. Il produit en soirée un jeu érotique, sorte de call Tv où une femme se dévêtit à chaque fois qu’un auditeur répond mal à une question du présentateur. Le succès est immédiat, il va rendre l’homme riche à tel point que 20 ans plus tard, ce dernier possédera l’ensemble de la télévision italienne privée. Videocracy raconte l’histoire du Berlusconisme, une hégémonie médiatique qui place la femme-objet au centre de l’offre culturelle.

 


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Le modèle culturel des chaînes de Silvio Berlusconi s’est progressivement répandu aux chaînes publiques qui ne voulaient pas perdre du terrain. Résultat, en quelques années, la télévision italienne a subi un processus de dégradation accélérée s’enfonçant progressivement dans la vulgarité. Cela est d’autant plus choquant quand on sait que 60 % de l’audience télévisée italienne est de sexe féminin.

 Comment en est-on arrivé là? En abandonnant la lutte et en perdant le contrôle sur les médias. Petit à petit le discours médiatique de l’empire Berlusconi a réussi à faire passer le féminisme pour une pensée ringarde et désuète, enfermant les féministes italiennes dans un monde clos dont il détenait les clefs.

Pourquoi le féminisme alors? Pour que notre télévision ne ressemble jamais à la télévision italienne. Comment le féminisme? En communiquant et en luttant, encore et toujours. Ma professeure avait raison, le féminisme ce n’est pas une idéologie, c’est une lutte.