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La peine de vie

Giovanni da Modena, Le diable dévore les damnés, détail des Peines de l'enfer, vers 1410, Bologne

 

Je me demande toujours comment les gens ont pu répondre, en quelques minutes seulement, à la question philosophique que nous posait, dans son errance, le sénateur Boisvenu. Les gens pensent vite aujourd’hui ; pire, ils ont des convictions. Et si on prenait un peu de temps pour errer, comme lui, à la manière des péripatéticiens grecs, dont la pensée se développait en marchant.

J’ai pris quelques chemins de traverses pour penser avec notre sénateur en commençant à m’interroger sur la peine de mort. Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, j’ai toujours été contre cette pratique, non pour des raisons sacrées, mais bien pour des raisons humanistes.

Humanistes parce que la peine de mort ajoute à la peine capitale un traitement cruel et inhumain. Les attentes interminables du condamné dans les couloirs de la mort avant son exécution sont une véritable torture et constituent une double peine en soi. La possibilité non négligeable d’erreurs est un autre argument; la police et les états n’ont jamais été au-dessus de tout soupçon, certains ont même pris l’habitude de faire du système carcéral une industrie.

Rappelons par exemple qu’un pour cent de la population américaine est en prison (2,3 millions de personnes), c’est trois fois plus qu’un pays de l’axe du mal comme l’Iran et 12 fois plus que la Chine… Simple mise au point sur l’axe du bien.

La peine de mort prive aussi le condamné de la possibilité fondamentale d’expier son crime et de réparer sa faute. Notre société de tradition chrétienne est fondée sur le pardon, et non le Talion, la violence ne peut être une solution à la violence. La peine de mort favorise le désir de vengeance sur le travail du pardon. L’un est constructif, l’autre destructeur. Amen.

Dans tous les cas, je ne suis pas contre la peine de mort pour des arguments semi-sacrés comme le soi-disant caractère métaphysique de la vie : « la vie est sacrée, nul ne peut y attenter, même l’État, gna gna gna… » Si la vie était si sacrée que ça expliquez moi pourquoi ceux qui sont contre la peine de mort sont aussi ceux qui sont pour l’avortement et inversement ? Je pose une question, inutile de venir me traiter d’antiféministe ici.

Bref, je suis contre la peine de mort parce que je pense que ma mort m’appartient, à moi ou au cancer, mais ça, c’est un autre débat…

En suggérant que chaque détenu devrait avoir une corde dans sa cellule, le sénateur Boisvenue a suscité hier l’indignation générale dans les médias et l’approbation générale dans la majorité silencieuse; c’est souvent comme ça. On en a conclu collectivement qu’il incitait au suicide, c’est vrai, mais il errait. Le travail de pardon est un long processus.

Comme à chaque fois, on a vu la magistrature assise des réseaux sociaux juger et exécuter l’homme sur la place publique.   Et si au lieu de rentrer dans ce cirque, on s’intéressait collectivement à la condition du condamné à perpétuité ? Il est avant tout question de lui ici.

Si j’étais condamné à vie, et condamné à vivre dans un centre de détention où mon horizon serait circonscrit par quatre murs et où, comble du malheur,  je ne pourrais pas avoir de relations sexuelles, aimerais-je continuer à vivre ou préférerais-je mourir?

Peut-être que je choisirais de vivre si je trouvais la force intérieure pour sublimer mes pulsions érotiques dans l’écriture, la lecture ou l’art. Il y a aussi de fortes chances que je préfère me suicider si je ne voyais pas d’autres horizons à la douleur morale et à la solitude.

La question morale que le débat aurait peut-être dû ouvrir est celle-ci : si je décidais de mourir, est-ce que ceux qui m’ont condamné devraient m’offrir les moyens technologiques de mourir dignement? Est-ce que l’état a le devoir de m’aider à le faire? C’est une question humaniste : le devoir d’un État d’éviter à ses détenus des souffrances psychologiques trop longues, ce qui relève de la torture.

Là où le sénateur Boisvenu se trompe, c’est sur la manière et les motifs du suicide en prison. Le sénateur veut une corde dans chaque cellule, un symbole fort qui inciterait le détenu à se suicider, c’est-à-dire à faire le sale boulot autrefois imparti à la société. Encore une fois, l’esprit est à la vengeance. Pire des bêtises, il invoque des motifs économiques et pragmatiques comme le coût d’un prisonnier pour la société. Si on commence à invoquer des arguments économiques, il faudra bientôt couper dans le système judiciaire, puis dans la police et les moyens mis dans les enquêtes. On imagine où cela peut mener.

La question éthique sur le droit de mourir en prison est fort complexe, et même si elle pourrait avoir des motifs humanistes, elle demeure difficilement applicable. Véronique Robert montre que sa mise en place soulève des questions juridiques fondamentales notamment en instaurant un « mécanisme étatique pour faciliter le libre choix de mourir ».

Ce que suppose Véronique Robert, c’est que si l’état devait permettre aux condamnés de mourir dignement en prison, il devrait ouvrir cette éventualité à toute la population. Pas sûre que nous vivions dans une société suffisamment désacralisée pour accepter cette éventualité; sans oublier les pouvoirs accrus que cela conférerait aux états.

 

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Avant de se suicider, Nelly Arcan a publié Paradis Clef en main, où elle décrit une société dans laquelle le suicide assisté est légalisé pour tous. Ce n’est pas un très bon livre, mais il a le mérite de matérialiser une telle société.