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L’Internet et la panique morale

[Cette Chronique a été diffusée samedi 7 décembre 2013 sur les ondes d’ICI radio Canada]

 

Ces derniers temps, on a vu apparaître, dans les médias, un discours critique et très moral vis-à-vis d’internet et de sa culture indigène. Ici et là, chroniqueurs et faiseurs d’opinions ont décrit le réseau  comme un lieu de perdition, un lieu où la culture se dilue et où les règles de la vie en commun s’effondrent. Même dans ses dimensions les plus sociales, internet nous rendrait narcissiques, analphabètes, violents, amoraux.

 

 

Cette critique ressemble fort à ce que le philosophe Ruwen Ogien  appelle la « panique morale ». La panique morale est une culture de la peur : peur de l’internet, de la technologie et du numérique en général. Elle est fondamentalement « morale » car elle concerne les « bonnes mœurs », les normes sociales et le vivre ensemble.

Chose importante : la panique morale n’est de droite, ni de gauche (il suffit à ce sujet de lire les textes paranoïaques du Monde diplomatique sur les jeux de rôle, les jeux vidéo ou encore les mangas pour s’en convaincre).

Les médias et plus particulièrement les chroniqueurs, dont je fais partie, avons un rôle très actif dans la construction de cette panique morale : nous aimons relayer les côtés les plus sombres du web, déblatérer sur ses éléments les plus nocifs et tirer des conclusions à l’emporte-pièce sur la culture web.

Prenez cette chroniqueuse qui parle de « Nouvelle barbarie » après avoir entendu parler d’un fait divers très troublant (une tentative de suicide diffusée en direct). De ce fait divers, qu’elle n’a pas suivi en direct, elle tire des conclusions très arrêtées sur la culture web : une culture où l’indécence n’a plus de limites, où les spectateurs sont tous des voyeurs, où les scènes les plus atroces sont facilement accessibles et où enfin la répétition des horreurs rend les internautes indifférents à la souffrance (vraiment?).

Une semaine plus tôt, une autre chroniqueuse, elle aussi sociologue à ses heures perdues écrivait : « le web est un monde parallèle dont les réseaux sont de moins en moins sociaux et de plus en plus sociopathes », c’est-à-dire « affligés d’un trouble de la personnalité caractérisé par une tendance généralisée à l’indifférence vis-à-vis des normes sociales ainsi que des émotions d’autrui. » Personne ne s’étonnera qu’on transpose un diagnostic psychologique à la société tout entière…

Cette tendance généralisée vers la barbarie serait particulièrement visible chez un ancien hebdomadaire culturel aujourd’hui honni. Selon un autre chroniqueur, cet hebdomadaire serait à l’image du web d’aujourd’hui, raciste, misogyne, homophobe et ultra-violent. Il serait devenu un repère de trolls, ces personnages immondes qui polluent l’internet.

Et que faut-il faire avec ces trolls? Si l’on en croit une autre chroniqueuse, il faudrait ni plus ni moins les censurer. Chez cette dernière, on lit par exemple que le troll qui a offensé l’internet québécois par sa missive pornographique te violente (elle l’est) nous prouverait « collectivement que la liberté d’expression a besoin d’être contrainte, balisée ». Les trolls écrit-elle encore dans une verve liberticide prouvent que nous ne sommes pas assez matures collectivement pour vivre avec toute la liberté que nous procure le web ». Il faudrait donc resserrer les règles du web…

Pour Ruwen Ogien, les paniques morales émergent à chaque fois qu’une invention perturbe l’ordre social. Cette dernière suscite de l’insécurité et rend les gens anxieux. Cette invention peut être une nouvelle technologie (imprimerie, téléphone, télévision et maintenant internet) ou encore de nouveaux contenus (la bande dessinée dans les années 50, le punk et le heavy metal dans les années 70, les jeux vidéo depuis les années 80, 4chan).

Cette posture panique et défensive s’explique sociologiquement: internet menace l’ordre établi (comme l’impression de la Bible menaçait le monopole de l’église catholique). Le réseau remet en cause la hiérarchie traditionnelle des émetteurs de savoir qui dans le système traditionnel des médias de masse parlaient du haut vers le bas.

La peur d’Internet traduit l’inconfort des élites face à la liberté d’expression qui est désormais donnée au peuple. Journalistes et chroniqueurs décrivent d’ailleurs toujours les internautes comme des demi-citoyens, infantilisés, qui devraient écouter au lieu de parler.

Il est peut-être temps de penser plus loin que la doxa des chroniqueurs de la « panique morale », chroniqueurs (dont je fais partie) qui vivotent, pour quelque temps encore, dans leur tout petit monde du « chroniquariat », cet écosystème moral d’ex médias de masse en perte de vitesse.

Il est peut-être temps de changer de perspective en commençant par arrêter de dresser des généralités ou des diagnostics pessimistes sur la culture web et notre culture en règle générale. Arrêter aussi de ne considérer Internet que comme une menace et en faire une opportunité. Éliminer aussi cette idée mièvre, mais hautement liberticide qui cherche à combattre la haine en réduisant la liberté sur Internet. Il faut combattre la haine sur internet par Internet.

Comme le dit le spécialiste des médias Xavier de La porte, Internet c’est d’abord et avant tout un lieu où l’on peut réinventer la société, où elle se réinvente, où se forment des communautés d’intérêts, où il est possible d’organiser des échanges hors de la sphère marchande.

Mais de cela il est rarement question dans la bouche de nos chroniqueurs. Peut-être parce que la peur fait vendre du papier.

Il faut défendre l’internet.

 

Commentaires

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4 commentaires

Ah bon?

C’est comique parce que vu d’ici, on jurerait que c’est le Voir qui est en panique.

Question de perception j’imagine…

J’ai une tout autre vision du web, le côté développeur d’idée, d’ouverture d’esprit, d’ouvrir mes horizons vers d’autres point de vue, le côté asocial, pas besoin du web pour le développer, rien qu’à lire le journal?

même panique en Science avec la panique des aristo-journals scientifiques, fâce aux petites revies et aux revues ouvertes (avec comme internet, la même prudence, qu’i est nécessaire avec les aristo-revues et les revues ouvertes)

le problème de l’internet c’est qu’il faut pas faire confiance parce que c’est pas vérifié.
le problème avec les journaux officiels c’est que c’est pas mieux mais plus dur a détecter.

Et c’est d’autant plus la panique pour eux que l’on peut même quitter le salariat et le prolétariat en gagnant sa vie de chez soi grâce à son blog, c’est notre cas et nous montrons comment faire. Une perte sèche pour le système car moins de salariat = plus de liberté.