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Responsabilité médiatique

Puisque je dénonce certaines discriminations, comme le sexisme, le racisme, la pauvreté, la grossophobie et j’en passe, certaines personnes me décrivent comme un militant. Je ne suis pas d’accord, mais je comprends.

Je milite pour un 4e pouvoir qui se reprend en main. Les médias ne sont pas une industrie comme une autre et ne peuvent être réduits qu’à une industrie. Comme la politique et comme la justice (les trois autres pouvoirs).

Là, d’ailleurs, se cache une bonne part des dangers des conglomérats, des empires dont le volet médiatique n’est qu’une division parmi d’autres, de laquelle on tentera de sucer tous les profits possibles. Cette soif peut affaiblir le rôle, le pouvoir et l’importance des médias.

Pour le reste, je refuse d’être complice plus qu’autre chose.

Je cesse d’être neutre lorsque je considère que l’objectivité devient complice d’une discrimination ou d’une injustice. Si mon objectivité fait en sorte que je donne du pouvoir à une organisation raciste, si ma neutralité fait en sorte que j’encourage ou crédibilise un système sexiste, je crois alors que je ne fais pas honneur ni à mon métier de journaliste, ni au 4e pouvoir et au rôle des médias.

Pourquoi un patron laisse des chroniqueurs et des chroniqueuses encourager tant de haine? Ce n’est pas pour la liberté d’expression, c’est parce que la chronique rapporte. Elle fait vendre. Des copies ou des clics, qu’importe, elle fait vendre.

Je ne fais pas un appel à la censure, si une personne considère que le Canada ne devrait pas traiter les demandes d’asile de la façon dont c’est présentement prévu, les médias servent à cette discussion, à cette remise en question. Toutefois, les directions et les propriétaires des médias sont responsables si de la haine ou de la désinformation est propagée en même temps. En fait, qu’importe le sujet. Même en parlant du Canadien ou du trafic, deux sujets surexposés au Québec, il y a une responsabilité sociale et morale.

Certains médias ont publié des « rétablissements des faits » sur les demandes d’asile. À quel point les autres médias échappent leur devoir pour que des collègues doivent rétablir des faits? C’est surréaliste comme situation.

Personnellement, en ondes, je me sens parfois responsable de la réponse d’un.e invité.e et je me sens mal de ne pas avoir su, sur le coup, remettre en question les propos. C’est le danger de la radio en direct, ça va vite. Je me suis déjà excusé pour les propos d’un invité. Pas les miens, mais ceux d’un invité.

Pour un média écrit, web ou imprimé, c’est différent. Tu as le temps d’approuver et de rectifier au besoin. Laisser un chroniqueur ou une chroniqueuse dire des faussetés, c’est irresponsable. Laisser un chroniqueur ou une chroniqueuse dire n’importe quoi, c’est irresponsable. Laisser un chroniqueur ou une chroniqueuse encourager la haine, le mépris, la discrimination, c’est irresponsable. La direction et les propriétaires, que ce soit une famille riche ou un empire, sont responsables des propos publiés dans leurs médias.

Avec tout ce qui se dit depuis des années, sur tellement de sujets, il y a des examens de conscience qui ne se font pas.

Je le répète, je ne parle pas de censure, encore moins de stériliser le débat. Au contraire, c’est dire n’importe quoi et le mépris qui ankylosent le débat. Un directeur ou un responsable pourrait très bien lâcher un petit mot à son chroniqueur: «Dis, Machin, c’est bon, tu poses des questions sur le système, mais juste deux petits trucs. Là, tu utilises tel terme, sauf que ce n’est pas ça, le terme, ça induit en erreur. Et là, ça sonne haineux, moi, je ne suis pas à l’aise, peux-tu juste changer la façon dont tu le dis?»

C’est le travail d’un directeur d’information, d’un éditeur ou d’un responsable d’une section opinions. S’assurer que son média demeure crédible et être responsable de tout ce qui est publié.

Comme journaliste, je me fais régulièrement demander de changer des façons de dire tel ou tel truc. Parfois sur des trucs importants, parfois sur des trucs insignifiants. Parfois c’est juste une question de style ou esthétique. Et même si j’ai une immense liberté au VOIR, j’ose croire que si dans une chronique je parle de la fois où l’humain a marché sur Saturne, que le boss, Simon Jodoin, va me dire: «Hey! Mike! Cool ta chronique, sauf que l’humain n’a jamais marché sur Saturne? Peux-tu corriger ça?»

On a malheureusement tendance à croire, avec les sciences humaines, que tout est une question de point de vue. Il y a en effet plusieurs zones grises, mais plusieurs consensus aussi. Un message haineux est un message haineux, qu’importe d’où il vient. Une fausse information ne devrait jamais être la fierté d’un média.

En cette période où les tensions se crispent, où les fossés se creusent, la responsabilité médiatique n’en devient que plus grande. Certains sujets ne peuvent être pris à la légère.

Si le KKK et d’autres organisations du genre se sentent légitimes de pouvoir ressortir ainsi dans la rue, c’est que, entre autres, certains médias leur ont donné une forme de crédibilité, en laissant certains de leur artisan propager ces idées, en ne les confrontant pas dans les reportages. Le racisme n’est pas juste un autre côté de la médaille. On peut se dire que ça se passe chez nos voisins, qu’ici, c’est moins pire. Peut-être, mais sommes-nous si loin?

Parfois on entend des patrons médiatiques blâmer Internet pour la baisse d’intérêt des gens envers les médias. Oui, Internet a changé la façon de consommer, ça attaque les revenus, mais la perte de confiance, elle, vient en bonne partie des médias eux-mêmes. À force de publier n’importe quoi, les médias ont saboté leur propre crédibilité. Le simple exercice « vérification des faits » en est une grande démonstration. Et leur succès en dit tout aussi long…

J’ai demandé l’an dernier, au congrès de la FPJQ, à trois patrons, quand, selon eux, la neutralité devenait complice de l’injustice. Je n’ai jamais eu de réponses.

Pourtant, on a des exemples quotidiens.