BloguesPlan B

#MoiAussi (ou presque)

Ça déferle. Majoritairement par des femmes, sans surprise ça suit les statistiques, mais aussi par des hommes, des personnes non binaires, des personnes trans…

#MoiAussi, #MeToo. Comme dans « moi aussi j’ai subi une agression sexuelle », « moi aussi j’ai vécu du harcèlement sexuel ». Parfois c’est la tape sur les fesses, parfois c’est un baiser forcé, parfois c’est du frottage non voulu, parfois c’est un pognage de seins, parfois c’est de l’exhibition, parfois ce sont des mots malaisants, déplacés ou dégueulasses, parfois c’est de l’insistance, parfois c’est un viol.

Parfois ça vient d’une maladresse, d’un manque d’éducation, parfois ça vient d’une connerie profonde, d’une totale absence de considération pour l’autre, d’un étrange narcissisme, parfois d’une malsaine vision des rapports sexuels.

Personnellement, je n’ai jamais subi de telles agressions ou harcèlement. Étant un homme blanc, par ailleurs, loin des standards de beauté, en plus, m’a sûrement favorisé à m’en sauver, bien que l’un et l’autre ne garantissent aucune protection sur le sujet, mais les probabilités sont plus avec moi là-dessus.

Plusieurs femmes autour de moi ont dit ou pourraient dire #MoiAussi, mais préfèrent se taire. Certaines très proches, des femmes que j’aime profondément. Ça fait mal lire et entendre ça.

Plus encore, des femmes près de moi depuis mon enfance pourraient le dire. Des femmes qui m’ont, très jeune, confié ce qu’elles ont subi. Des femmes qui, très jeune, m’ont partagé leur vision du monde, une vision blessée, cassée, méfiante.

Je n’en ai pas subi directement, mais j’ai été témoin toute ma vie de l’impact d’une agression ou d’un harcèlement. Très jeune, j’ai vu comment ça pouvait briser une vie, pendant des années. J’ai vu, très jeune, comment ça pouvait ensuite rebondir sur les autres, sur l’entourage, même sans le nommer, même sans le savoir. C’est plus tard qu’on fait des liens, qu’on comprend certaines façons de faire liées à un traumatisme.

Je ne peux dire #MoiAussi, mais j’en ai quand même vécu les répercussions. Mon enfance a ressenti l’onde de choc. Comprenez bien, je ne me compare pas aux victimes directes. Je suis un dommage collatéral, comme on dit dans l’armée. J’ai été et je suis encore le témoin impuissant de vies brisées. Et ça laisse des traces, ça aussi.

Bien jeune, j’ai compris à quel point c’était inhumain, à quel point ça ne se fait pas. Qu’importe la relation, homme-femme, femme-homme, homme-homme, femme-femme et les autres possibilités. D’un être humain à un autre, ça ne se fait pas.

Pourquoi quelqu’un ferait ça? Malgré toutes les lectures scientifiques, psychologiques ou philosophiques sur le sujet, une partie demeure toujours mystérieuse. Mais pourquoi?

Surtout, en tant que société, même ceux et celles qui n’ont rien à se reprocher (mettons), quelle est notre responsabilité?

Je pense à ces médias qui continuent à mettre en vedette des hommes qui ont été reconnus coupables d’un crime sexuel. Oui, on peut se repentir. Oui, on peut refaire sa vie après, j’y crois fermement, c’est important. Mais pourquoi lorsqu’on leur demande de raconter leur version des faits, c’est toujours comme si les victimes étaient abstraites? Comme si elles n’existaient pas? Demande-t-on leur autorisation? Pourquoi les victimes, elles, sont si rarement mises en vedette? Parce qu’elles refusent? On comprend, les victimes d’agression doivent souvent porter un poids et une honte plus lourds que la culpabilité, étrangement. Particulièrement dans les crimes sexuels. Mais l’excuse est trop facile.

Il y a aussi une différence entre en parler, interviewer ces hommes, et les traiter en vedette, glorifier ce qu’ils sont, leur parcours. Le déséquilibre est flagrant. Combien de carrières de vedettes ont été brisées à la suite d’une dénonciation? Et combien de vies de victimes ont été brisées après avoir subi une agression? Quel étrange message envoyé aux uns comme aux autres!

Je pense à tous ces préjugés envers les victimes, femmes, hommes ou non binaires, qui, l’ont « sûrement cherché », n’étaient « pas assez fortes », « en ont profité » et autres arguments qui ne peuvent venir de gens n’ayant jamais vécu ça. Ou qui croient leur histoire unique et universelle.

Je pense à toute cette éducation sexuelle qu’on ne fait plus, ou si mal. Je pense à toute cette éducation populaire sur ce que devrait être un homme et une femme. Je pense à tout ce que l’on ne montre pas sur nos propres fragilités et sur les appels à l’aide. Et à cette culture populaire qui valorise la violence, qui valorise la performance, qui tente de nous faire croire que la vie est une compétition et qu’il faut avoir le dessus sur les autres. Baiser, même sans amour, n’est pas une guerre, encore moins un territoire à conquérir.

Je pense à toutes ces fois où, moi-même, je laisse aller un propos déplacé ou une blague misogyne, me taisant au lieu de le soulever. Je pense à ces fois où mon deuxième degré dans mes blagues pouvait être perçu très premier degré. Je pense à ces films que j’écoute et qui encouragent la culture du viol.

Je tente de penser à mes gestes, même si on m’a pas mal juste traité de timide plutôt qu’entreprenant.

Combien de hashtags faudra-t-il avant un vrai examen de conscience? Combien de #MoiAussi, #Cultureduviol, #AgressionsNonDénoncées, #OnVousCroit avant que certaines et certains ne cessent de se sentir attaqués en lâchant des #NotAllMen ou des #PasMonProblème.

Tant mieux si tu ne participes pas directement à tourner la roue, mais si tu ne fais rien pour essayer de l’arrêter, crier partout que tu ne lui jamais donné d’élan est très peu productif. Et ça ne te donnera jamais une médaille.

Surtout, ici, il n’y a absolument rien d’accusateur. Le hashtag est même très inclusif. Je l’ai vu utilisé par plus d’un genre et être solidaire envers tous les genres, toutes les victimes.

Ce qui est troublant, c’est le nombre de personnes qui témoignent l’avoir vécu, aussi. Ce qui est troublant, c’est penser à toutes ces personnes qui se taisent, incapables de le dire publiquement, ne voulant pas trainer ce poids publiquement, ne voulant être « réduites » à ce qu’elles ont subi, ne voulant pas retourner dans ces histoires, les raisons ne manquent pas.

Bref, ce qui est troublant, c’est que ce n’est que la pointe de l’iceberg. Les #MoiAussi et #MeToo pointent l’énorme éléphant dans la pièce. Il serait navrant de ne pas le voir. Encore une fois.