Ne manquez rien avec l’infolettre quotidienne.
BloguesPlan B

«Jamais de regard tendre», cinq ans plus tard

La laideur a ceci de supérieur à la beauté qu’elle ne disparaît pas avec le temps.
– Serge Gainsbourg

Il y a cinq ans, le chroniqueur Patrick Lagacé lançait un appel de témoignages sur l’amour, des expériences qui sortaient des histoires habituelles de la St-Valentin. Je lui avais proposé la mienne. Ou mon absence d’histoires.

Il y a cinq ans, jamais personne ne m’avait dit «Je t’aime», personne ne m’avait vraiment regardé avec tendresse.

J’avais 30 ans et j’avais un vide immense dans ma vie et je commençais à vraiment comprendre d’où il venait. J’en étais à point si persuadé que je ne valais aucune romance que je ne croyais plus en moi. J’étais un néant, zombie, je me noyais dans un puits vraiment profond.

Il y a cinq ans, je parlais à Patrick Lagacé avec un mélange de déprime, de résignation et d’acceptation. Me sentant complètement impuissant devant ce mauvais sort, ne voyant pas pourquoi ça changerait, je tentais de l’accepter malgré la très profonde et vive douleur que cette idée créait.

Et j’avais honte, profondément honte. Je me disais que j’étais un gâchis et que j’étais le responsable de l’erreur que j’étais. Ce qui explique que mon témoignage était anonyme, à l’époque.

Ça avait créé ce truc particulier que je voyais des gens autour de moi partager ce texte avec beaucoup d’émotions, certaines personnes venant même m’en parler, sans savoir que c’était moi, le sujet.

Aujourd’hui, je suis encore célibataire, mais beaucoup de choses se sont passées depuis et une partie de moi se dit que mon histoire peut aider d’autres personnes vivant le même genre de douleurs.

Depuis, j’ai eu une amoureuse, qui m’a regardé tendrement, qui m’a donné de l’affection, qui m’a dit «Je t’aime», qui a imaginé un présent et un futur avec moi. Une relation qui a duré deux ans et demi, environ.

Est-ce que ça a changé ma vie? Complètement! Je savais que j’avais un vide avant, ça m’a confirmé à quel point ça change beaucoup de choses d’être aimé. D’être accepté avec ses forces et faiblesses, d’être encouragé. Avoir quelqu’un qui prend soin de nous. C’est débile en fait.

Des fois j’essaie d’expliquer l’impact de ne jamais avoir rien eu de ce que l’amour donne en général, même dans les relations qui ne durent pas longtemps (mais pas malsaines) et il n’y a pas de mots. Ça n’a absolument rien à voir avec un six mois sans drague ou deux rejets d’affilés. C’est littéralement une sortie de caverne, après n’avoir connu que ça.

Il y a cinq ans, mes fantasmes n’étaient pas sexuels. C’était rendu crissement secondaire, le sexe, à ce moment-là. Je fantasmais juste d’être aimé. Rien de plus. Juste la base. Tout le reste était beaucoup trop utopiste ou de l’extra superflu.

Encore aujourd’hui, dans ma tête, sans dire que ce n’est pas important, le sexe demeure quelque chose qui appartient au privilège. Comme si l’amour était le seuil de pauvreté et que le sexe était les revenus supplémentaires. Oui, le sexe, mais de l’amour avant, en premier, svp.

Depuis un an, j’ai reçu plus d’invitations à des dates et de déclarations que j’ai pu en avoir dans toute ma vie. Ce n’est pas parce que je suis soudainement plus beau qu’avant. Vraiment pas.

Aucune inconnue ne vient me draguer quand je sors dans un bar. Je me ferais sûrement swifter à volonté si j’étais sur Tinder. Pour dire, je me fais revirer de bord sans même faire de moves, sans même vouloir draguer ou proposer une date. Juste par prévention. Juste parce que je dis un compliment ou propose une bière, on me vire de bord.

Sauf que maintenant, parfois, c’est moi qui décline les invitations. Pas parce que je suis plus beau, comme je viens de le dire, mais sûrement parce que j’ai enlevé ma carapace. Une carapace qui s’était construite à force de ne pas recevoir d’amour et qui, aussi, repoussait l’amour. Une carapace-cercle-vicieux. Bref, maintenant, je me présente sans me cacher, tel que je suis.

Malgré tout, sûrement parce que c’est encore récent, je jongle très mal avec ça, avec les marques d’affection, avec les propositions, avec les regards doux. Pas juste amoureux. L’amour en général, amical, professionnel ou familial. J’ai l’impression d’être un chien de Pavlov qui a appris à toujours recevoir des claques et qui, tout d’un coup, reçoit parfois de la tendresse. Les réflexes sont encore là. Mon cerveau n’a pas encore tout à fait switché.

Je n’avais pas de grandes morales en tête en écrivant ce texte. Je suis juste frappé par la distance qu’il y a entre moi maintenant et moi il y a cinq ans, même si je ne m’aime pas tant encore, même si je suis encore célibataire et que l’affection me manque, encore, parfois.

Et on ne parle pas tant de l’importance d’aimer à la St-Valentin. On parle d’amour, mais à la mode d’aujourd’hui, comme on vend une voiture, ou pire, des assurances.

En tant que célibataire professionnel, j’ai observé plusieurs histoires – c’est tout ce que je pouvais faire. J’ai été l’oreille de plusieurs confidences. Ce que j’en retiens surtout, peut-être parce que je n’en ai pas eu beaucoup dans ma vie, c’est que je vois beaucoup de gens gâcher de vraies histoires d’amour pour des trucs bien secondaires. Et c’est triste.

Je vois trop souvent des gens ne pas prendre conscience à quel point c’est beau, important et précieux, l’amour. Tant de gens qui en reçoivent tellement et tant de gens qui reçoivent si peu.

Comme le chantaient Ginette ou les Beatles, l’amour est ce moteur premier, un besoin essentiel. Aimez et laissez-vous aimer. Et aimez-vous, aussi.