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De l’importance de passer à autre chose

Je ne commenterai pas directement ce qui entoure SLAV et l’appropriation culturelle, le débat est déjà animé par plusieurs personnes, dont certaines de qualité dans le lot, parfois étouffée dans le bruit, mais elles sont là.

Surtout, je n’ai pas vu le show, je ne fais pas partie de la communauté noire, je n’ai interviewé personne du projet. Au mieux, je me sens concerné de très loin comme auteur ou comme journaliste qui s’intéresse à ces enjeux, au pire, je ne suis qu’un spectateur parmi plein d’autres de ce sujet dont je n’en connais, au bout du compte, que ce que je lis à gauche à droite. Bref, un gérant d’estrade.

J’ai plutôt envie de parler d’une phrase qui revient souvent, et pas seulement dans les débats d’appropriation culturelle, mais dans pratiquement tout conflit, toute relation dominant.e / dominé.e ou que des gens ont lésé d’autres personnes : il faudrait en revenir, cesser de regarder le passé et travailler ensemble pour la suite.

On l’entend de la part de masculinistes aux féministes. Elle sort de ministres tannés de négocier avec les Premières nations. Elle est dite par des agresseurs ou agresseures envers leurs victimes. Elle est écrite dans des communiqués de minières qui ont gravement pollué une région. De tricheurs à leurs ancien.ne.s adversaires. De pays colonialistes à leurs anciennes colonies. Des mauvais parents à leurs enfants. Des millionnaires envers des pauvres.

Elle vient rarement des victimes, des personnes qui se sont senties lésées, blessées, flouées, violentées, discriminées et plus encore. C’est assez rare que c’est la victime qui demande «d’en revenir».

C’est comme si le bourreau disait : «Moi, j’ai réussi à passer à autre chose, à me décoller de l’atrocité, d’oublier le mal qu’on t’a fait, pourquoi pas toi?!»

Ça ne vient pas toujours de gens qui ont été directement violents ou discriminatoires. Ça peut aussi venir d’une personne faisant partie d’un groupe social ou culturel qui, lui, a pu ou peut avoir des comportements douteux ou violents.

Pendant des années, moi non plus, je ne voyais pas la couleur des gens, ni leurs orientations sexuelles, ou leur genre, ou leur non-genre, ou leur handicap. L’égalité de tout le monde était à mes yeux d’une si profonde évidence que je ne faisais pas différence.

En fait, c’est une position assez privilégiée de pouvoir passer à autre chose. En tant que blanc, c’est facile pour moi de «passer à autre chose» et de ne pas voir la différence des autres dans mes choix, dans mes jugements. C’était, même, à mes yeux, très égalitaire et très progressiste. C’est facile «passer à autre chose» quand tu ne le vis pas.

Le hic, c’est qu’en ne soulignant pas la différence, on peut nier le contexte social de la personne, pouvant aller jusqu’à invisibiliser des souffrances, des problèmes, des discriminations et des violences encore bien présentes.

Il y a une différence entre ne pas être raciste et dire non au racisme. Ne pas être raciste ne veut pas dire ne jamais avoir de mauvais comportements. La bonne intention cache parfois un problème quand même.

Imaginez que votre banque vous fraude. Ça vous met en jouallevère. Mais bon, les choses se replacent, ou du moins, vous reprenez le dessus comme vous pouvez. Un mois plus tard, la banque vous rappelle pour vous offrir un nouveau service. Après lui avoir dit qu’étant donné ce qui s’est passé, vous avez de la misère à lui faire confiance, elle vous demande de passer à autre chose, puisqu’elle, elle avait tourné la page. Quelle serait votre réaction?

C’est aux victimes de décider quand elles veulent et peuvent tourner la page. Pas aux autres.

Les hommes ne peuvent pas dire aux femmes de tourner la page pour maintenant travailler ensemble, parce que les femmes subissent encore de la violence et des discriminations. Les Canadien.ne.s ne peuvent pas demander aux Autochtones d’oublier le passé et de travailler ensemble, parce que la Loi sur les Indiens existe encore. Les Blanc.he.s ne peuvent pas demander aux Noir.e.s de laisser tomber leurs revendications pour enfin travailler ensemble, parce qu’ils subissent encore du racisme.

Je crois profondément au pardon et je pense que c’est une étape incontournable pour retrouver la paix, se réapproprier sa vie. Il faut toutefois accepter le temps qu’une personne ou un groupe a besoin pour pardonner, pour s’y rendre. Ne pas respecter ça et même demander aux autres de le faire plus vite, c’est un triste manque d’écoute et une forme d’incompréhension de la situation.

C’est à la femme battue de décider si elle est prête et souhaite passer à autre chose avec son agresseur. C’est aux communautés noires de décider si elles peuvent passer à autre chose. C’est au gamin ridiculisé à décider s’il a envie de côtoyer ceux et celles qui l’ont écoeuré.

Vous vous dites peut-être qu’en tant que Québécois ou Québécoise blanche, vous n’avez pas plus voulu que nos ancêtres soient aussi immoraux avec les Autochtones, avec les Noir.e.s, avec les Chinois.e.s et tellement de gens. C’est vrai. Vous vous demandez peut-être pourquoi vous devez subir la colère issue de gestes que vous n’avez pas commis.

Mais les enfants de ces générations d’esclaves n’ont pas plus voulu subir ça, vivre avec les stigmatismes toujours là et de se battre avec le racisme systémique. Les enfants des Autochtones enfermés dans les pensionnats n’ont pas non plus choisi de subir et vivre avec les traumatismes très présents, encore aujourd’hui. Les jeunes femmes n’ont pas choisi de dealer avec la culture du viol.

Demandez de passer à autre chose, c’est un brin prétentieux. Dans tous les cas, nier la souffrance des autres est une des pires manières d’aider à passer à autre chose. Écouter est toutefois toujours un bon début.