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Quand se venger et ne pas manger est bien, mais être gros, c’est pas bien

Ce matin, Julie Artacho, Catherine J. Lalonde et Nathalie Pouliot étaient invitées à Médium large pour discuter des craintes entourant l’une des prochaines séries de Netflix, Insatiable.

Une occasion pour parler de grossophobie, mais aussi de démontrer à quel point il y a encore du chemin à faire.

Pour mettre en contexte, la série Insatiable nous fait suivre Patty, une adolescente qui, le temps d’un été après un incident qui l’empêche de manger, passe d’une grosse qui se fait toujours écoeurer à une fille sexy qui décide de se venger sur les personnes qui l’ont écoeuré.

Stéphan Bureau se place en avocat du diable, ou du moins, il a cette impression. En fait, il est plus sceptique. Mais sa position reflète à quel point la grossophobie et les troubles alimentaires son mal compris, encore, beaucoup.

Dans ses questions, Stéphan laisse sous-entendre que ce n’est pas grave, le message sous-entendu, puisque c’est une hypothèse comique, une excuse pour amener une situation humoristique, celle d’une fille qui se venge sur son école secondaire.

C’est une bande-annonce que l’on a en ce moment. Peut-être que la série sera mieux développée, peut-être que le sous-entendu sera le même, peut-être que ce n’était qu’un rêve et qu’à la fin elle va se réveiller avec une grande morale, mais je comprends les inquiétudes, je comprends les craintes, parce que je les partage, parce que je me dis que c’est un message qui se répète, qui est toujours le même: être gros est un problème et le problème n’est pas comment on perçoit et traite les gros, mais d’être gros.

Dans la bande-annonce, par exemple, une fois mince, le personnage principal se demande si elle pourra maintenant être une nerd, une sportive ou une pitoune. Pourquoi n’aurait-elle pas pu être ça, déjà, lorsqu’elle était grosse? Comme si être gros ou grosse était ce qui définit la personne. Une grosse intello? Ben non! Une grosse sportive? Ish! Une grosse qui se maquille et qui met du linge sexy? Franchement! Une grosse artistique? Wô! Elle est grosse, point! Rien d’autre!

L’excuse humoristique pour qu’une adolescente soit transformée et décide de se venger aurait pu être beaucoup de choses. Choisir d’utiliser la grosseur ne fait que renforcer toute cette idée qu’être gros, c’est une des pires choses au monde.

Stéphan Bureau amène la question de la santé publique, qu’il y a trop de surpoids et qu’il faut changer ça. Déjà, il y a des choses à déconstruire sur la santé publique et le poids, mais au-delà de ce point, j’aimerais bien que Stéphan explique en quoi une fille qui subit une agression (elle se fait frapper), qui ne mange pas pendant un été et devienne violente peut être un message positif de santé publique et de prévention du surpoids. Même en étant d’accord avec la prémisse de la santé publique, en quoi ce synopsis peut aider?

Surtout, pendant l’entrevue, Catherine J. Lalonde souligne que près de 70% des adolescentes font des efforts constants et répétés pour contrôler leur poids. Quelques minutes après, Nathalie Pouliot souligne une autre étude où 40% des adolescentes se disaient insatisfaites de leur apparence et que la moitié d’entre elles utilisaient trois à quatre méthodes pour contrôler leurs poids. Moi, entendre ça, ça me fait mal. Ça, c’est un problème de santé publique.

Pensons-y. Presque trois adolescentes sur quatre croient que leur poids est un problème… alors que la plupart ne doivent pas avoir de problème de poids. Un minime pourcentage doit avoir réellement des problèmes de santé dus à leur poids – ça ne doit même pas être une sur dix. Comme l’ajoutait Nathalie Pouliot, ces comportements, si jeune, ont des conséquences qui marquent encore une fois adulte.

Et ça, c’est un très grave problème de santé publique, mais qui se soucie de la santé mentale quand on parle de poids? Malheureusement, peu de gens, et cette série semble le prouver, et Stéphan Bureau, aussi, semble le prouver.

Pendant l’entrevue, Stéphan nous confie avoir déjà eu ce fantasme de la série, d’arriver du jour au lendemain mince et cute et de se venger sur ceux et celles qui lui faisaient la vie dure. J’imagine que c’est un fantasme qui a été imaginé par plusieurs personnes se faisant écoeurer, que ce soit pour leur poids ou autres différences, grandes ou petites.

J’ai déjà fantasmé d’arriver du jour au lendemain mince aussi. Mais pas de me venger. D’être aimé, oui. J’ai aussi toujours fantasmé d’un monde qui, au lieu de m’accepter parce que je serais mince, m’acceptait moi tel que j’étais, gros, et acceptait aussi l’autre qui avait un handicap, et l’autre qui était «bizarre». Je dois être vraiment naïf, mais j’ai toujours fantasmé sur l’amour et non la vengeance. Cet aspect de la série doit aussi, j’en conviens, me déranger.

Peut-on enfin présenter d’une autre façon une personne grosse sur les écrans? Julie Artacho souligne à la fin de l’entrevue à quel point il faut des modèles positifs, à quel point c’est important.

Jusqu’à maintenant, la bande-annonce laisse croire que ça pourrait plutôt renforcer cette idée que ne pas manger pendant deux mois peut réellement faire perdre du poids, rendre sexy, être en meilleure santé, prendre confiance. Je trouve ça plutôt inquiétant pour la santé publique. Ne pas manger pendant un été, c’est plutôt dangereux.

Gag comique ou pas, prétexte scénaristique extrême ou pas comme le dit Stéphan – surtout quand ce gag est utilisé et appuyé pendant une possible complète série télévisuelle – c’est un sous-message dangereux.

Personnellement, je n’ai pas signé la pétition, je voudrais voir la série au complet avant de blâmer la série, mais je partage les inquiétudes, je comprends les questionnements et j’ai aussi été insulté par la bande-annonce.

Ah pis je dis ça en terminant, mais faire porter à un acteur ou une actrice une prothèse pour imiter la grosseur, comme Mike Myers dans Austin Power, ou là, dans cette série, suis-je le seul à chaque fois trouver ça troublant, voire insultant? Est-ce normal que je fasse des liens avec le blackface?

***

Note: quelques-heures après la publication, j’ai retiré un paragraphe afin de clarifier que les idées sous-entendus, volontairement ou non, sont les choses qui m’ont dérangé et non nécessairement le style de Stéphan Bureau.