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La marche de mon père!

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En 1975, j’avais 15 ans. Ce jour là, Hassan II lança un appel historique à la nation.  Il invita 350 000 marocains*, hommes et femmes, à marcher pacifiquement vers le sud du Maroc pour libérer ce qui restait à libérer du territoire marocain, son Sahara!  

Les yeux fermés, mon père écoutait attentivement le discours royal. Moi, je regardais attentivement mon père écouter son Roi. 

Je mesurais l’importance de ce discours dans l’expression de mon père. Couché sur son lit, les oreilles rivées sur son poste de transistor, il ne tarda pas à se relever quand il entendit «Il ne nous reste qu’à entreprendre une marche pacifique du Nord au Sud pour nous rendre au Sahara et renouer avec nos frères».

Dans une langue arabe éloquente et élégante, Hassan II venait de surprendre mon père et tous les marocains. Mon père, qui venait de vivre le malheur de sa vie en perdant le deuxième oeil le rendant complètement aveugle, conséquence de sa résistance contre l’occupant français, le voici  soudainement, rayonnant de bonheur.  

Comme s’il venait d’apprendre qu’il était de nouveau père, il ouvrit ses yeux. On dirait  qu’il ne les avait jamais perdu. Une lumière en émanait.

Ce jour du 16 octobre 1975,  à la fin du discours du Roi, mon père se mit debout. La naissance de cette marche le rendait particulièrement heureux et inspiré. Pour l’istiqlalien (membre du parti de l’Indépendance) qu’il a été depuis sa tendre jeunesse, la marche verte proposée par Hassan II, c’était la suite légitime d’une révolution dont il a été témoin et acteur. Celle d’un roi, Mohammed V, et son peuple.  Une révolution qui donna officiellement l’indépendance du Maroc, 20 ans auparavant.   

Mais contrairement à d’autres, mon père n’était pas l’admirateur inconditionnel de Hassan II. Depuis son accession au trône en 1961, ce dernier tardait, aux yeux de mon père, à acquérir les qualités qui avaient fait de son père, celui aussi d’une nation. Comme tous les marocains, mon père aimait chez Mohammed V l’unificateur et le rassembleur.  Il a fallu lancer la marche verte, pour qu’enfin mon père commence à espérer retrouver chez Hassan II un peu de son père. 

« Que vaut la majesté d’un roi si elle ne correspond pas à celle de son peuple ? » Se demandait mon père.

Depuis que l’armée de libération du Maroc avait perdu sa guerre en 1958, contre l’armée espagnole, pour récupérer le Sahara, mon père, comme tous ses confrères résistants, vivait sur une frustration.  Pour lui, sans le Sahara, la libération du Maroc était inachevée.  Cet arrêt mystérieux des combats contre l’occupant espagnole, allait à l’encontre de la volonté du peuple et celle des résistants en particulier.

Ce qui rendait encore plus inachevée cette libération marocaine, c’est la façon avec laquelle Hassan II traitait son opposition.  Être témoin de la répression sanglante des émeutes de 1965 à Casablanca, avait rendu mon père amer et profondément déçu. Il n’avait pas lutté pour voir ça! Il n’avait pas lutté contre une oppression pour qu’une autre voit le jour.  Non, il n’avait pas lutté pour que des opposants disparaissent dans des conditions aussi abominables que mystérieuses.  

Tout en condamnant les deux coups d’état militaires de 1971 et 1972, mon père me confiait qu’Hassan II les avait un peu chercher. Qu’il avait une grande part de responsabilité dans la corruption et le désordre qui régnait au pays.

Autrement dit, pour mon père, la Marche verte était une façon indirecte, pour Hassan II, de reconnaître ses graves erreurs et de les corriger.  Il ne pouvait faire autrement. La survie de la monarchie en dépendait. La stabilité du pays et toute la région aussi.  Il fallait de nouveau rassembler le peuple autour d’un projet exaltant et libérateur. 

La marche verte était née et avec elle l’espoir de mon père dans un Maroc meilleur avec un roi meilleur.

C’est dans cet esprit que mon père m’a dicté son poème, ci-haut, aussitôt après avoir entendu le discours qui a annoncé la Marche verte. 

Si pour mon père le discours de Hassan II, du 16 octobre 1975, était fondateur d’un temps nouveau pour le Maroc, pour moi c’est plutôt ce poème qui m’a rapproché d’une certaine idée de la liberté.   Celle qui n’est pas soumise à aucun jeu géostratégique.  Celle au nom de laquelle les libérateurs réhabilitent aux peuples leur dignité. 

Un poème que je ne peux traduire en français sans trahir son esprit. Les arabisants reconnaitront dans ces vers un moment mémorable de la marche d’un homme et peut-être aussi de tout un peuple.  

Cela fait trois ans que mon père poursuit sa marche ailleurs. Là où règnent les âmes libres de toutes attaches et de tout territoire. 

Repose en paix, père.


*  (350 000 personnes correspond au nombre annuel des naissances au Maroc à l’époque)


Marche verte: Ouvre de Hamid Kiran, 1976.

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