Ne manquez rien avec l’infolettre.
Koriass: l'humble narcissique
Musique

Koriass: l’humble narcissique

Plus «cocky et arrogant» que jamais, le rappeur Koriass envoie Love Suprême, un quatrième album aux effets thérapeutiques.

«Tu sais que chu le best better yet j’deviens meilleur / Mais si y’a pas 5 chiffres sur le chèque c’est une erreur», clame le rappeur, vantard, sur Leader en ouverture.

Plus profond qu’il le paraît, ce boost d’ego surdimensionné, un exercice typique dans le hip-hop américain, se change en quête d’humilité au courant de l’album.

«Je pars toujours avec une dualité pour la création de mes albums», explique Koriass, qui confrontait ses zones d’ombres et de lumière sur son précédent Rue des Saules (2013), marqué par une dépression. «Cette fois, j’ai voulu explorer les raisons qui me poussent à faire de l’art. Est-ce que je fais ce métier-là seulement pour que les gens disent que je suis bon ou est-ce que je le fais pour des raisons plus significatives?»

Crédit : Drowster

Ainsi, Love Suprême évolue au fur et à mesure que les chansons s’enchaînent. Arrogant et ultra-confiant au départ, le rappeur eustachois ressasse ses regrets en cours de route (notamment sur Blacklights, une touchante confidence à propos d’une amie d’enfance qui s’est suicidée) et évoque son narcissisme sur la percutante chanson-titre, à la fin.

«Tout au long de l’album, j’essaie de me débarrasser de ce défaut-là parce que je m’aperçois que c’est lui qui m’empêche de créer de façon honnête»,  indique le rappeur. «Je suis parti de ce constat-là et je l’ai over-exagéré, comme si c’était une question de vie ou de mort.»

Pour faire le pont entre les chansons (et les étapes vers la «guérison»), Koriass a fait appel à Gilbert Sicotte, dont la voix résonne comme celle d’un père voulant sans cesse le ramener à l’ordre.

«Regarde ce que t’es devenu… T’es rendu un clown, une marionnette, rien d’autre qu’un pantin qui se fait blanchir les dents en dessous des spotlights», sermonne l’acteur québécois avec sa voix autoritaire, sur le premier de cinq interludes.

«C’est un peu la voix de ma conscience. C’est elle qui essaie de me guider vers le droit chemin», dit Koriass.

L’apport de Philippe Brault

Et le droit chemin n’a pas été facile à trouver pour Koriass, autant au niveau psychologique que musical.

Aux commandes de tous les beats (une première en carrière), le rappeur a souvent douté de lui au courant du processus de création. «Ça a été difficile parce que je voulais absolument que ça sonne une coche au-dessus de tous mes autres albums. J’me suis mis beaucoup de pression sur les épaules», admet l’artiste, qui voulait donner à son album une couleur néo-funk, l’une de ses influences du moment. «Au bout du compte, ça m’a pris vraiment beaucoup de temps pour envoyer les maquettes. J’avais l’impression que c’était pas assez bon…»

Koriass est finalement passé aux choses sérieuses à la mi-octobre 2015, lorsqu’il a eu son premier rendez-vous officiel avec son acolyte de longue date Ruffsound et son nouveau complice Philippe Brault, qui a réarrangé l’ensemble des chansons.

Réalisateur de disques québécois émérite, ayant travaillé aux côtés de Pierre Lapointe, Safia Nolin et Salomé Leclerc notamment, ce dernier a donné un côté plutôt brut et robuste à la direction musicale de Love Suprême. «J’m’attendais vraiment à ce qu’il fasse un truc plus pop, mais finalement, j’ai été très surpris», explique Koriass, qui dit avoir fait appel à ce réalisateur après avoir lu un portrait de lui dans La Presse. «Il était très inspiré par le côté distortionné et expérimental de Yeezus de Kanye West.»

Faute avouée est à moitié pardonnée

Bref, Love Suprême s’écarte de la mélancolie de son prédécesseur.

Côté textes, le rappeur met l’accent sur un concept général plutôt que sur ses habituels récits du quotidien. «Malgré tout, ça reste un album crissement personnel», dit-il. «C’est juste amené d’une manière complètement différente.»

Sans avoir été entièrement concluant, l’exercice thérapeutique aura permis au rappeur de faire la part des choses quant à l’image qu’il projette. «Je pense que la critique négative m’atteint beaucoup moins qu’avant», confie-t-il. «Anyway, je me rends compte que ce désir obsessif d’approbation-là est partagé par pas mal tous mes amis artistes.»

S’il est vrai qu’à la base, il y a quelque chose d’absolument narcissique à vouloir être artiste, il va sans dire que peu d’entre eux sont capables de le dire avec autant de franchise que Koriass.

La confiance en soi est faite d’humilité, comme disait Pierre Bourgault.

Love Suprême, disponible le 5 février. Lancement : le 5 février au Cercle (Québec) et le 6 février au Club Soda (Montréal) – avec Brown en première partie.

koriass.com