Il y a 10 ans : Manu Militari – Voix de fait
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 10 ans : Manu Militari – Voix de fait

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Sur une scène hip-hop québécoise en manque de relief depuis plusieurs années, Voix de fait a provoqué un électrochoc. Autant son approche rude que sa poésie coup-de-poing et le flow intraitable de son créateur ont contribué à donner un nouveau souffle à la scène rap d’ici, et particulièrement à sa frange plus puriste. Retour sur la genèse de l’album et analyse de son impact, en compagnie de Manu Militari.

Officiellement paru le 28 février 2006 sous HLM, et lancé près de deux mois plus tard (le 25 avril) au défunt Main Hall sur Saint-Laurent, Voix de fait a eu un effet pratiquement rédempteur pour son auteur.

«C’est l’album qui m’a réconcilié avec la vie», confie le rappeur, rejoint par téléphone de l’Amazonie, où il termine l’écriture d’un livre. «J’ai eu une adolescence difficile, durant laquelle je baignais dans la haine totale. J’aimais pas les autres, ni le système, ni moi-même. Alors d’accomplir quelque chose comme Voix de fait, ça représentait beaucoup pour moi.»

Photo promotionnelle (2006)
Manu Militari / Photo promotionnelle (2006)

Gagnant du festival Hip Hop 4 Ever au sein de Rime Organisé en 2003, Manu Militari en était aux retouches de l’album de son groupe quand il a officiellement décidé d’aller de l’avant en solo. «L’album de RO était fini, mais ça devenait compliqué et laborieux au niveau des choix et des attentes de tout le monde. Y’a une vibe que je sentais pas…» admet le Montréalais. «J’ai commencé à faire des chansons en solo parce que je trouvais que le groupe avançait pas assez vite.»

Cette décision n’a toutefois pas été aussi drastique qu’elle peut le paraître.

Première chanson à avoir été écrite de tout l’album, Quatre saisons était, à la base, supposée se retrouver sur l’album de RO. «Tout le monde la trouvait malade, la toune», se rappelle Manu, avant d’enchaîner avec l’histoire précise de cette pièce écrite en 2004. «J’étais chez nous en train de jouer à un jeu d’ordinateur et je m’étais mis pleins d’albums en boucle sur Winamp. À un moment donné, je suis tombé sur une pièce de Beethoven, Moonlight je crois. J’ai tout de suite fermé mon jeu, et je me suis mis à faire un beat à partir de deux-trois notes de la toune.  J’ai fini le beat le soir même, et le lendemain, j’ai écrit toute la chanson, ou presque.»

Confiant de son talent en solo, le rappeur de Côte-des-Neiges a ensuite accepté de se joindre à un projet de mixtape, sur lequel il a enregistré une première version de son futur classique Voix de fait. «Filigrann [fondateur des WordUP! Battles] m’avait invité à participer à sa mixtape La mine d’art. C’est d’ailleurs pour ça que je commence la chanson en disant ‘’je suis une mine d’art’’. Déjà, je sentais que je commençais à me faire remarquer au sein de Rime Organisé», indique-t-il, se rappelant au passage d’une autre collaboration datant de la même époque, avec Monk.E, Frenchi Blanco et Ale Dee. «Après ça, j’ai fait L’empreinte, et là c’était clair dans ma tête que je m’en allais en solo.»

Tout au long de l’année 2005, Manu Militari a enregistré l’album dans le studio maison de Nabo, alors producteur chez Hotbox. C’est principalement au beatmaker Lonik qu’est revenue la tâche de composer les chansons. «On s’était rencontrés dans un show, et j’ai tout de suite apprécié son côté voyou. Je trouvais que ça se sentait bien dans sa musique», dit l’artiste, qui n’a jamais recomposé de chansons depuis l’ébauche de Quatre saisons. «On fonctionnait par commande. Je lui envoyais des samples par internet, et il montait un beat à partir de ça. On n’avait pas de réalisateur ou de quelconque directeur musical. On y allait comme on le sentait.»

Côté paroles, l’approche de Manu Militari était pour le moins percutante. Qu’il raconte un vol de maison avec un réalisme frappant ou bien qu’il évoque avec recul et intelligence le «tiers-monde affectif» occidental, le rappeur au flow imperturbable ne mâche pas ses mots et offre, par le fait même, un point de vue aussi lucide que désillusionné sur le monde actuel.

«J’étais dans un mood ‘’couteau à la ceinture’’… Genre on débarque chez vous avec un bat pis des pitbulls», image l’artiste, à propos de sa démarche d’écriture. «Je pense que cet état d’esprit-là se ressent sur l’album. J’ai pas fait ça dans l’optique où je pensais vendre des disques. Je voulais seulement que mes gars viennent me voir pour me dire que c’est bon.»

Succès graduel et mentions à l’ADISQ

Modeste au départ, le succès a été beaucoup plus gros que prévu, à la grande surprise de Manu. «C’est une affaire qui a pris de l’ampleur avec le temps», se souvient-il. «La première semaine, j’ai vendu à peine 70 albums. Pour la deuxième, ça a été 30, pis la troisième, 15. Après ça, j’ai arrêté de regarder… C’est vraiment quand le clip de Voix de fait est sorti, deux mois après, que ça a remonté. À la fin de 2006, j’en avais vendu 900. En 2007, c’était 2000 et en 2008, encore plus. Ça a vraiment été l’effet du bouche-à-oreille parce de la promo, j’en avais zéro.»

Invité à se produire aux FrancoFolies la même année, il a graduellement soulevé l’intérêt d’une industrie musicale québécoise historiquement fermée à ce genre de musique. Ce succès inespéré l’a d’ailleurs motivé à poursuivre sa carrière. «Quand tu reçois des compliments et que tu réalises que les gens aiment ce que tu fais, ça fait du bien», dit-il. «Avant ça, j’avais pratiquement tourné la page. J’avais tellement rêvé à mon album que maintenant qu’il était fait, je pouvais passer à autre chose. J’avais pas envie d’être un ado attardé toute ma vie.»

En septembre, l’«ado attardé» de 26 ans a toutefois eu une tape dans le dos qu’il n’est pas prêt d’oublier. En plus d’être nommé pour le Félix de l’album hip-hop de l’année, le rappeur a obtenu une nomination dans la prestigieuse catégorie de l’auteur ou compositeur de l’année, aux côtés de Thomas Hellman, Karkwa, Pierre Lapointe et Malajube.

Pour un artiste hip-hop, cette nomination relevait de l’exploit. Seuls Muzion (en 2000) et Loco Locass (en 2005) avaient déjà obtenu un tel honneur. «Ça, je le dois à Biz de Loco Locass», raconte Manu. «Ça a l’air qu’il était sur le jury et qu’il serait arrivé en disant que mon album était extraordinaire et que j’étais un poète. Les autres jurés étaient super sceptiques au départ, mais finalement, il a eu gain de cause. C’est assez cocasse parce que c’est pas lui qui me l’a raconté, et je lui en ai jamais parlé non plus.»

Le refus de l’étiquette

Même s’il n’a finalement remporté aucune des deux catégories (Atach Tatuq a mis la main sur le Félix hip-hop et Pierre Lapointe a été sacré auteur ou compositeur de l’année ex aequo avec Karkwa), le rappeur a tout de même réussi à percer le mur étanche d’une industrie musicale québécoise qui, près d’une décennie après les succès de Dubmatique, KC LMNOP et de quelques autres pionniers, n’avait pas renouvelé son intérêt envers le hip-hop québécois, mis à part pour Loco Locass.

Ainsi, le rappeur a, bien malgré lui, hérité du titre de «porte-flambeau» de la scène rap locale. «J’ai tout de suite voulu me défaire de cette étiquette-là», admet le rappeur qui, sur son album, catégorisait cette même scène de «petit mouvement de cul».

«C’est un peu la même chose qui est arrivée lorsqu’on a voulu m’étiqueter de rappeur engagé. Fallait que je sorte de cette case-là parce que c’est dans ma nature de faire les choses en réaction. Moi, y’a aucune idéologie politique ou mouvement artistique qui guide mes pas. Mes pas sont guidés par mes envies et mes besoins, c’est tout. Aujourd’hui, je fais de la musique. Demain, je peux arrêter d’en faire. J’ai toujours été honnête là-dessus.»

Même s’il a toujours fait cavalier seul sur une scène qui, historiquement, se serre les coudes, Manu Militari l’a toutefois nourrie grâce à sa musique cinglante et son approche tranchante, qui a redonné au «rap de rue» ses lettres de noblesse, à une époque où l’inoffensif «rap de guitare» connaissait son apogée avec les succès de L’Assemblée, Accrophone et Damien.

«Quand Voix de fait est sorti, ça a donné un coup de pelle au genre de rap de blancs de région qui marchait», expose Manu, sans nommer d’artistes en particulier. «Moi, j’arrivais avec un parcours de rap typique. Je venais redonner de la fierté aux gars de rue.»

La vague d’artistes qui a ensuite pris d’assaut la scène underground rap québécoise (de Double-Shots à Saye en passant par Full Ekwip, Izzo et Souldia) a sans doute bénéficié du succès de Manu Militari.

Le «rap conscient» clamé et revendiqué par l’artiste dans la chanson-titre de l’album a également fait son chemin chez des rappeurs plus jeunes comme Rymz et Maxime Gabriel, qui poursuivent actuellement leur ascension.

«Y’a beaucoup de jeunes qui ont été marqués par l’album à l’époque», indique Manu. «C’est sûrement parce que j’arrivais pas avec un discours plate, genre ‘’les pauvres sont gentils, les riches sont méchants’’. Au contraire, j’essayais d’amener une certaine complexité dans ma vision du monde. Et c’est encore ce que je fais aujourd’hui.»

Voix de fait disponible sur iTunes.

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