Dead Obies : Le trou noir
Musique

Dead Obies : Le trou noir

Le sextuor post-rap Dead Obies envoie Gesamtkunstwerk, un deuxième album plus accessible mais paradoxalement voué à l’échec commercial.

«On ne fera jamais d’argent avec cet album-là», envoie d’emblée le rappeur Yes Mccan.

Après Loud Lary Ajust l’an dernier, c’est au tour de Dead Obies de subir, lui aussi, les contrecoups de la tendance franglaise, qui secoue la scène hip-hop québécoise depuis quelques années.

Sauf que cette fois, ce n’est pas l’ADISQ, mais bien Musicaction qui ferme la porte.

Quelques mois après avoir reçu une subvention de 18 000$ de l’organisation, le groupe doit maintenant la rembourser complètement puisque son album Gesamtkunstwerk, un mélange de français (à 55%) et d’anglais (à 45%), ne respecte pas le seuil de contenu francophone de 70%, conditionnel à l’obtention d’une telle bourse.

Rien de bien plus concluant non plus avec le pendant anglophone FACTOR, qui n’octroie des subventions qu’aux albums contenant au minimum 50% de textes en anglais.

«On est exactement dans le bracket qui passe pas à nulle part, déplore Mccan. On part à 40 000$ dans le trou.»

Bref, le groupe est pris dans un «trou noir».

«Y a jamais eu ce problème-là avant, rapporte Snail Kid. Des rappeurs comme Muzion ou Sans Pression mettaient de l’anglais dans leurs chansons, mais jamais au point de dépasser la barre du 30%.»

Photo : Antoine Bordeleau

Au courant dès le départ des conditions d’admissibilité de Musicaction, Dead Obies n’a toutefois pas voulu s’y plier à tout prix, en se forçant, par exemple, à ajouter quelques mots français ici et là. «On voulait pas se rendre jusque-là, indique 20Some. Avoir le seuil en tête, ça dénature complètement la création.»

Plus accrocheur

Et pourtant, Gesamtkunstwerk n’est pas vraiment plus «anglophone» que son prédécesseur, qui avait toutefois profité d’une subvention de Musicaction.

Curieusement, c’est dans une tentative d’être plus accrocheur que Dead Obies a perdu au change. «On a beaucoup de hooks, et il y en a beaucoup qui sont en anglais, explique 20Some. Ç’a joué contre nous… même si ces refrains-là ont parfois moins de huit mots.»

Partiellement enregistré au Centre Phi en octobre avec les musiciens de Kalmunity, l’album est en tout point «plus catchy» que Montréal $ud. «On voulait que les tounes puissent vivre d’elles-mêmes, sans nécessairement qu’elles soient prises dans un concept», explique Jo RCA.

Conscient de la complexité de son premier album, qui avait été accompagné d’un livre expliquant son concept, le groupe a voulu proposer «quelque chose de moins narratif» cette fois. Inspiré par l’essai La société du spectacle de l’écrivain français Guy Debord, une virulente critique de la société de consommation, Gesamtkunstwerk («œuvre d’art totale» en allemand) est moins surchargé.

«C’est vraiment dans la forme que tu peux comprendre le concept», indique Snail Kid, en référence aux nombreux échos de spectacle qu’on retrouve sur l’album. «T’as pas nécessairement à te casser la tête pour trouver les références de La société du spectacle dans les textes.»

«En même temps, si tu les cherches, tu vas les trouver, ajoute Yes Mccan. C’est comme Les Simpson ou La petite vie: tu peux écouter le shit la tête à off et avoir un fuckin good time, mais tu peux aussi l’écouter attentivement pour en get quelque chose de plus.»

Jonché par des textes souvent abstraits, qui prennent davantage la forme de fresques entrecroisées que de récits narratifs, l’album s’articule autour de l’idée générale que «l’être humain préfère l’image à la chose», ce que suggèrent à la fois les pseudo-vies incarnées par les rappeurs et la formule live de l’œuvre. «Aujourd’hui, tout se ramasse au live et à l’image. Les disques, c’est rendu une carte de visite pour les spectacles, analyse Mccan. De là l’idée d’axer le disque carrément autour du show et d’en profiter pour tester les pièces avant.»

Des hauts et des bas

Visant à fusionner les pistes live avec celle des sessions studio, ce concept ambitieux a été soigneusement réfléchi pendant plusieurs mois, dès l’automne 2014. «À un moment donné, on s’est dit qu’on y arriverait jamais, admet 20Some. C’est vraiment quand on a commencé à pratiquer les shows avec les musiciens qu’on a commencé à voir que ça se pouvait. Une fois les recordings faits, la vraie job, ça a été d’éditer tout ça. À ce moment-là, on s’est encore redemandé dans quelle estie d’affaire on s’était embarqués.»

«Ouais, y’a eu beaucoup de ups and downs, poursuit Mccan. C’tait un peu comme arrêter la smoke

«Moi, j’ai fait les deux en même temps… I’m one of a kind», renchérit RCA, sourire en coin.

Entièrement assurée par le producteur VNCE, la réalisation a été teintée par la vision individuelle de chacun des cinq autres membres, qui ont parfois dû mettre de l’eau dans leur vin. «Ça a été tough par bouts, relate 20Some. Heureusement, on enregistrait chacun à notre rythme à des heures différentes, donc c’est pas arrivé souvent qu’on était tous là en même temps pour écouter une version. Ça aurait été beaucoup trop intense sinon.»

De gauche à droite : Yes Mccan, Snail Kid, 20Some, Bear, VNCE et Jo RCA.
De gauche à droite : Yes Mccan, Snail Kid, 20Some, Bear, VNCE et Jo RCA. / Photo : Antoine Bordeleau

Et, bien entendu, chaque rappeur a son ego, ce qui peut, dans certains cas, causer quelques frictions.

Pour les éviter, Dead Obies fonctionne avec une rétroaction implicite. «Si la réaction est pas «one hundred» quand les autres écoutent ton verse, tu sais que ton truc est pas malade, explique Snail Kid. Dans ce cas-là, les gars vont juste pas enregistrer d’autres verses dessus, et la toune va mourir d’elle-même.»

«Bref, y’a une espèce de sélection naturelle qui se fait», résume Yes Mccan.

Se démarquer sur une scène fertile

Comme c’était le cas sur Montréal $ud, les chansons de Gesamtkunstwerk s’étirent bien souvent au-delà de cinq minutes. Les structures sont toutefois plus dynamiques et laissent place à davantage d’expérimentations. «On s’est donné comme défi d’être plus créatif à ce niveau-là, indique 20Some. Peu à peu, je crois que c’est ça qui devient notre trademark, des longues chansons hip-hop progressives.»

Sur une scène rap québécoise de plus en plus fertile, cette approche artistique sert justement à démarquer Dead Obies de ses confrères de Loud Lary Ajust, entre autres. Sans entretenir une vive rivalité avec le trio, DO reconnaît qu’il y a une «saine compétition» entre les deux groupes.

«C’est très chill entre nous, mais dans le rap, c’est juste normal de pas vouloir que personne prenne un step en avant de toi, envoie Mccan. Quand Gullywood [le premier album de Loud Lary Ajust] est sorti, ça a setté une barre en matière de tightness des rimes. Ensuite, Montréal $ud a monté d’un step la créativité, et là on tente juste d’aller plus loin.»

Mais au-delà de cette concurrence, le sextuor constate avec enthousiasme la vitalité de la scène rap d’ici. «Y’a plein de trucs qui se concrétisent. On dirait que tous les bands sortent de quoi cette année», indique Snail Kid, en référence à Koriass, LLA, Rednext Level et son projet Brown, qu’il mène avec son frère et son père.

«L’industrie aura juste pu le choix de prendre le hip-hop québécois au sérieux, enchaîne Jo RCA. On est juste trop en retard ici.»

«Ouais, mais tout ça, c’est purement une question démographique, rétorque Mccan. Quand les kids qui ont 16 ans en ce moment en auront 35, on va voir des changements. Eux, ça les choquera pas d’entendre une toune de rap québécoise à la radio. C’est là qu’on va se rendre compte que la wave hip-hop actuelle a ouvert les portes de l’industrie, autant que celle d’avant avait réussi à ouvrir les portes des subventions.»

Et à l’heure où cesdites portes tendent, parfois, à se refermer, Dead Obies poursuit son combat de front, sans égard aux normes linguistiques d’une industrie qui, paradoxalement, s’entête à rester fermée au métissage des deux langues officielles du pays.

//

Gesamtkunstwerk (Bonsound)

Le 10 mars au National (Montréal)

Le 18 mars au Cercle (Québec)