Il y a 10 ans : Atach Tatuq – Deluxxx
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 10 ans : Atach Tatuq – Deluxxx

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Durant l’une des périodes les plus creuses de l’histoire du rap québécois, le deuxième album du collectif montréalais Atach Tatuq a marqué l’amorce d’une transition esthétique vers un hip-hop local plus décomplexé, somme toute moins prisonnier de ses réflexes hermétiques d’antan. À l’occasion de sa réédition sur vinyle, quelques mois après son 10e anniversaire officiel, on fait le point sur sa genèse et son impact, en compagnie des huit rappeurs et du producteur Toast Dawg.

Né de la fusion entre le groupe Traumaturges (Rass, Égypto, Toast Dawg, Khyro, L’intrus) et certains amis connexes (les rappeurs Arnak, Casco, Dee et RU ainsi que DJ Ephiks, le producteur 1-2 d’Piq et les danseurs/b-boys Omegatron et Sywalker), Atach Tatuq était un nom bien connu du hip-hop québécois lorsqu’il a commencé l’écriture, la composition et l’enregistrement de Deluxxx en 2004.

Malgré le succès enviable de son premier album La guerre des tuqs (2003) et, surtout, du single/vidéoclip Y’a trop de shits, qui avait trôné au sommet du top 5 franco de MusiquePlus pendant plusieurs semaines, le collectif était miné par les problèmes financiers de son label AT Musique, sous lequel il publiait ses albums depuis Suce mon index, premier et seul opus de Traumaturges paru en 2000.

«Le premier Traumaturges, on l’avait enregistré à rabais dans le sous-sol d’un gars qu’on connaissait», explique le rappeur Égypto, bien assis à la table d’une brasserie du Plateau avec ses acolytes Khyro, RU, Toast Dawg et Arnak. «À notre surprise, ça a vraiment marché. On en a vendu 5000 copies, et on a fait à peu près 15 000$. On a tout réinvesti ça dans La guerre des tuqs avec des sessions de studio extrêmement coûteuses à 50$ de l’heure… L’album a pratiquement pas vendu, et on n’avait pu une cenne pour faire Deluxxx

Très débrouillard, le groupe évoque donc l’idée d’un street album qui, à défaut d’être distribué dans les magasins comme ses prédécesseurs, serait vendu dans la rue. Les coûts d’enregistrement sont tout de même notables, et Égypto entreprend une recherche de commanditaires particulièrement efficace. Par l’entremise d’un contact au festival Under Pressure, il réussit à avoir un peu d’argent de la marque de linge californienne LRG, puis conclut une entente avec la marque australienne LifeStyles, qui lui octroie de l’argent ainsi qu’un lot imposant de condoms à lancer/distribuer à sa guise durant les spectacles.

Ne reculant devant rien, le collectif se rend même à la défunte Ligue d’improvisation hip-hop du Québec (LIHQ) pour vendre des copies, en avance, de son futur album. «On disait aux spectateurs de nous donner leur 10$ en échange d’une copie personnalisée de l’album avec leur nom dessus», relate Égypto, évoquant «un genre de Kickstarter avant son temps».

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Atach Tatuq (sans RU). Crédit : Rachel Granofsky

Durant tout le processus, jamais l’idée d’une demande de subvention gouvernementale ou d’une recherche de label ne traverse l’esprit des 13 membres du groupe. «On était inspirés par les succès hip-hop indépendants de groupes américains comme Black Moon», indique Arnak. «L’idée, c’était de faire la musique qu’on veut, sans censurer notre message et, surtout, sans se faire enculer par un label. De toute façon, au Québec, personne ne voulait signer de rap depuis 1998.»

«On savait que personne allait nous signer, alors on se disait ‘fuck that, on va le faire pareil’», ajoute Khyro. «Anyway, on faisait déjà 100 shows par année, donc on croyait que c’était viable de s’autoproduire.»

Grosse «batch de beats», explorations thématiques et franglais visionnaire

Alors que les huit rappeurs commencent, à leur rythme, l’écriture de leurs textes, Toast Dawg (alias DJ Naes) accumule les beats pendant un an. «En 2004, j’ai fait un esti de batch de beats et, à ma grande surprise, tous les rappeurs du groupe les voulaient», admet le producteur, amusé, soulignant que ses beats n’avaient pas toujours fait l’unanimité dans le passé. «Même L’intrus pis Rass en revenaient pas que j’fasse de quoi de bon.»

«Naes s’était beaucoup amélioré», se souvient L’intrus, rejoint par téléphone. «Dès qu’il nous a proposé ses nouveaux beats, on a tous embarqué.»

Très inspiré, Toast Dawg élabore une signature hip-hop classique à l’enveloppe vintage chaleureuse. Fan invétéré de J Dilla, il crée aussi des beats new school plus expérimentaux, comme ceux de Chambre à gaz feng shui et 1-2. «Il y avait quelque chose d’avant-gardiste là-dedans», poursuit L’intrus. «Par contre, je crois que le côté funk jazzy, ça vient de Casco. À mon souvenir, c’est lui qui avait amené ça sur la table, et Naes est ensuite entré dans le vibe.»

«J’ai créé Deluxxx en fouillant dans les vinyles de mon père…» rétorque Naes, plus ou moins d’accord avec la version de l’histoire de son ex-collègue.

Côté textes, les rappeurs explorent divers horizons. Si, en solo, ils proposent des chansons relativement sombres et introspectives (comme Kiss These, Australie, L’homme déçu/HD00 et Dans mon bout ça niaise pas), ils se permettent un peu plus de folie lorsqu’ils collaborent les uns avec les autres, n’hésitant pas à entrer dans la peau de personnages on ne peut plus clichés (policiers, pimps, banlieusards) et à livrer des textes saugrenus.

Réunissant Égypto et Dee, la chanson Exer6 de style confronte le «rap stéréotypé» à des jeux de mots douteux et à des rimes inattendues, comme celle maintenant presque classique des «crossettes indiennes» et des «hommes polynésiens». «Quand j’ai commencé à écrire ça, Dee en revenait pas que j’aille jusque-là», se souvient Égypto. «Je lui ai dit que j’me crissais des stéréotypes du rap et que j’y allais comme je voulais, sans censure.»

«Pour cette toune-là, on était vraiment dans un état d’esprit complètement décalé», se remémore Dee, jointe par téléphone de sa résidence en Côte d’Azur. «On passait beaucoup de temps ensemble à niaiser, donc des fois nos niaiseries du quotidien entraient dans nos tounes.»

Fiers Montréalais, les rappeurs écrivent leurs textes dans un langage représentatif de l’arrondissement d’où ils viennent, soit le Plateau-Mont-Royal ou Rivière-des-Prairies. En découle un franglais complexe, qui s’inspire de celui des figures emblématiques de l’âge d’or du hip-hop local (Sans Pression, Muzion, Yvon Krevé), tout en développant de nouvelles avenues, plus esthétiques, qui ont sans doute inspiré bon nombre de groupes rap québécois par la suite.

«J’aimais bien l’idée de faire rimer un mot en anglais avec un autre en français», indique Arnak, l’un des plus visionnaires du groupe en matière de franglais. «J’ai toujours trouvé ça difficile, avoir du style en français, alors j’ai commencé à trouver de nouvelles façons de rapper.»

«Il y avait de quoi de très esthétique dans cette combinaison de joual québécois avec l’ebonics du rap américain», ajoute Égypto. «Ça donnait un flow plus aéré et plus rythmé.»

Début de l’enregistrement et dissensions internes

Motivés, les rappeurs entrent finalement en studio, au mois de décembre 2004. «Quelques chansons comme Pense-zi, Exer6 de style, Chips et Sex, drugs, rap’n’roll avaient été enregistrées quelques mois auparavant et publiées sur différentes compilations hip-hop montréalaises, mais disons que l’essentiel de l’album a été enregistré à partir de là… jusqu’en mai 2005», se souvient Toast Dawg.

C’est dans un local de pratique relativement abordable, coin Parthenais et Ontario, que Deluxxx est créé, avec l’aide du réalisateur et homme à tout faire Sébastien Blais-Montpetit. «Pour la première fois, on avait l’opportunité de venir retravailler nos chansons, vu qu’on louait le local», explique Arnak. «Pour l’autre d’avant, c’était 50$ de l’heure, donc t’étais ben mieux d’être prêt à tout donner quand t’étais booké à huit heures du matin, par exemple.»

«On était dans la même bâtisse que les gars de Karkwa», se souvient Égypto. «En enregistrant l’album, on a décidé d’aller voir François Lafontaine pour lui demander de jouer du clavier sur Plastiq doré

Évidemment, les huit rappeurs ne peuvent pas tous être présents en même temps. Toast et Égypto assurent une présence continue, et les autres viennent enregistrer leurs chansons lorsqu’ils ont le temps. «On s’organisait pour être là le plus possible», indique Dee. «J’aimais ça venir chiller en studio, mais pour ce qui est de l’écriture, je préférais être seule chez nous pour réfléchir à mes rimes. La plupart du temps, j’écrivais le matin en fumant un gros bat avant de commencer.»

Avec uniquement quatre chansons sur l’album, dont deux d’à peine 40 secondes, Casco (maintenant exilé en Gaspésie) ne passe pas beaucoup de temps en studio. «Mon expérience s’est très mal déroulée», admet le rappeur, rejoint par courriel. «C’est principalement relié à mon manque d’expérience en studio et à mes problèmes de consommation de l’époque.»

Rass non plus n’est pas au rendez-vous très souvent. «J’étais un peu à l’écart, je faisais d’autres choses», dit celui qui s’est maintenant retiré du rap pour se concentrer sur sa compagnie de programmes informatiques. «J’avais moins l’esprit à ça, mes priorités professionnelles changeaient. Quand t’es dans ce mood-là, c’est plus difficile d’écrire. J’aimais mieux mettre moins de chansons sur l’album que de me forcer à écrire n’importe quoi et diluer la qualité.»

«Moi, j’étais plus dans ma bulle», avoue également L’intrus. «Au début, j’tais vraiment impliqué, mais après ça, y’avait beaucoup de changements dans la clique et de décisions qui ne faisaient pas mon affaire. À un moment donné, je me suis retiré et j’ai même demandé qu’on enlève mes parties.»

Rapidement, certaines dissensions viennent ainsi miner le processus d’enregistrement.

Habitant dans le nord-est de Montréal, à l’instar de son collègue Casco (avec qui il formait déjà le collectif Dézèd, une «sous-clique» d’Atach Tatuq, qui incluait également Rass), L’intrus se sent de plus en plus à l’écart du reste du groupe, majoritairement installé sur le Plateau.

«J’étais pas mal plus dans mes affaires personnelles et j’attendais un enfant», dit-il. «Je sentais que la séparation s’en venait… Quand c’est tout le temps les mêmes personnes qui reçoivent les appels et qui bookent des shows sans consulter tout le monde, ça finit par créer des tensions.»

Atach Tatuq (sans RU). Photo fournie par Égypto.
Atach Tatuq (première rangée : Omegatron, Égypto, Casco et Skywalker / deuxième rangée : Dee, Toast Dawg, Rass, Khyro, Ephiks et Arnak / troisième rangée : L’intrus). Crédit : Rachel Granofsky

Avec uniquement une chanson sur l’album, Khyro, lui aussi, sent la fin approcher. «Avec la musique qu’on créait dans le temps de Traumaturges, y’avait une posture éthique. C’était une façon pour nous de s’affirmer», explique le rappeur, maintenant membre du duo spoken word Héliodrome. «Quand la business s’est amalgamé à ça, on a chacun gardé nos orientations. À un moment donné, on s’est rendu compte qu’on n’avait plus le même langage, ni les mêmes sujets. Moi, j’ai décidé que je préférais rester en bons termes avec mes amis plutôt que de tenter d’imposer une quelconque vision.»

«À la base, on est tous des personnes extrêmement différentes. On n’a jamais eu les mêmes influences», ajoute Égypto. «Casco tripait sur le p-funk west coast, L’intrus sur le east coast 90’s et le south, Arnak sur le De La Soul and shit, Khyro sur le label Anticon et le rap expérimental… Je connais aucun crew dans le rap game qui avait des influences aussi variées.»

Séparation inévitable

Devant les divergences d’opinion, le groupe se rend à l’évidence et finit par se séparer. «Prendre des décisions à 13 têtes, ça se pouvait juste pu», souligne Égypto. «Dans ce temps-là, Jay Z venait de prendre sa retraite en lançant le Black Album… On s’est dit ‘let’s do it that way’ : on l’annonce d’avance que Deluxxx sera notre dernier album.»

Après quelques négociations internes, L’intrus reprend du service et accepte de revenir dans le bateau pour terminer l’aventure Atach Tatuq. «Vu que c’était le dernier projet, j’ai décidé de revenir. Ça aurait été une insulte pour les fans si j’avais décidé de m’en aller», explique-t-il.

Plus ou moins impliqué, Rass, lui aussi, remet la main à la pâte. «La clé, c’était de trouver un point d’entente, et je crois qu’on l’avait trouvé», dit-il. «Avec du recul, les désaccords, on s’en fout. L’important, c’est d’avoir réglé tout ça pour pouvoir aller de l’avant.»

Chef logistique en règle, Égypto enjoint les sept autres rappeurs à venir au studio enregistrer les chansons qu’ils veulent, quand bon leur semble. «Quand on a réécouté les tracks, Seb, Toast et moi, on n’en revenait pas. C’était le shit le plus fou qu’on avait jamais fait», se souvient-il. «À partir de ce moment-là, c’était clair qu’on pouvait pu juste le sortir street. Fallait faire de quoi de plus gros avec ça.»

À la fin du printemps 2005, Atach Tatuq propose une première édition de l’album, qu’il distribue dans la rue à 1000 exemplaires. «À ce moment-là, on a envoyé ça à la fille des FrancoFolies et, quelques minutes après, elle nous a rappelés pour nous booker deux shows extérieurs», indique Toast Dawg. «On ne lui a pas dit, mais tout de suite après, on a fait un lancement aux Foufs. C’était sold-out.»

«On a fait un show aux Foufs?» questionne RU.

«Ouais, tu te rappelles pas? Mon père fumait un esti de gros bat en avant», répond Arnak, avant d’éclater de rire.

Réédition et impact important

Durant l’été, le groupe fait quelques spectacles et attire l’attention du tout nouveau label Anubis, une alliance entre Indica, DKD et Outside Music. «Ils nous ont proposé un deal. C’était loin d’être le meilleur, mais ça nous donnait des trucs cools, comme des vidéoclips, des impressions sur vinyle et une réédition CD distribuée en magasin», se rappelle Égypto. «On a pris quelques semaines pour y penser et on l’a signé, après avoir consulté l’avocat d’A-Trak

Un peu avant la réédition, Dee produit un clip avec peu de moyens pour la chanson Australie. Rapidement, le clip prend sa place à MusiquePlus, comme l’avait fait, deux ans plus tôt, Y’a trop de shits, une autre de ses chansons solos. Emblème du rap féminin au Québec, la Montréalaise pique la curiosité des médias, qui la mettent parfois sous les feux de la rampe au détriment de plusieurs membres de son collectif.

«J’étais souvent plus en demande pour les shows ou les entrevues», avoue-t-elle. «Mais je me suis jamais enflée la tête avec ça et je n’ai jamais non plus senti qu’il y avait de la jalousie dans le groupe parce que mon shit était plus en demande.»

Dans tous les cas, le nom Atach Tatuq circule abondamment sur la scène rap québécoise – et même au-delà, notamment sur les ondes des radios universitaires et communautaires montréalaises. Officiellement lancé au Lion d’or le 13 octobre 2005, soit neuf jours après sa parution en magasin, Deluxxx obtient un impact instantané et réussit à rallier les critiques, qui lui servent majoritairement de bons commentaires.

Pour le groupe, tout ça n’a rien de surprenant. «L’engouement était dû», croit Khyro. «Ça faisait assez longtemps qu’on travaillait là-dessus. C’est ça qu’on méritait.»

«On a toujours mis beaucoup d’efforts dans nos projets, donc je crois que c’était juste normal d’avoir un résultat au bout de la ligne», ajoute Rass.

L’intrus, pour sa part, associe le succès de Deluxxx au criant manque d’offres rap québécoises de l’époque : «On est vraiment arrivés dans un moment vide. Y’avait rien de très sérieux, donc on a eu notre moment à nous. Je crois que ça paraissait qu’on était des gens ouverts d’esprit et qu’on était éloignés de l’attitude rap normale. Pour nous, c’était normal d’écouter du Grimskunk et du DJ Champion

Spectacles originaux

D’octobre 2005 jusqu’à son show d’adieu en décembre 2006, Atach Tatuq se promène un peu partout au Québec pour donner des shows. S’il ne peut pas se permettre d’envoyer tous les membres performer lors de la plupart des petites dates en région, le groupe met le paquet lorsqu’il est invité à participer à de gros festivals, comme les FrancoFolies, le FEQ ou le FME.

Reprenant l’essence de sa pochette, un hommage aux films blaxploitation des années 1970 (et tout particulièrement à Black Ceasar avec James Brown), le groupe développe une scénographie inventive, qui contraste fortement avec celle, peu originale, des shows hip-hop québécois de l’époque.

Sur scène, les pimps (Rass et L’intrus) côtoient les policiers (RU et Arnak) et des personnages saugrenus, comme la boîte de baking soda (Casco) et les détraqués aux masques à gaz (Égypto et RU). Les b-boys Omegatron et Skywalker ajoutent également du dynamisme à l’ensemble du show avec leurs chorégraphies.

Photo fournie par Égypto.
Crédit : Jogues Rivard

«Tout ça est parti d’un constat qu’on a fait en groupe, en allant voir ben des shows rap, autant américains et québécois que français», se souvient L’intrus. «On trouvait ça plate que les gens paient un billet cher pour voir un gars debout sur un stage avec un autre gars qui fait des back vocals en gueulant dans le mic. C’est là qu’on a décidé de faire un show avec des costumes, des décors et des accessoires.»

Évidemment, tout ça coûte cher, et les membres du collectif se ramassent avec des miettes, même lors des gros événements. «Je me rappelle qu’Égypto faisait des chèques de 35$ à tout le monde», se souvient RU, en riant. «Pour vrai, une fois qu’on avait payé toute, il ne restait pu rien.»

«Ouais pis on s’en foutait de ça», poursuit Arnak. «On aimait mieux avoir 0$ pis en mettre plein la vue à tout le monde, plutôt que d’avoir un chèque de 70$ en faisant un show en t-shirt.»

En 2006, le groupe est réinvité aux FrancoFolies, en programme double avec le groupe hip-hop français Saïan Supa Crew au défunt Spectrum de Montréal. «C’était fou! Tout le monde était là pour nous autres», se rappelle RU. «Les gens étaient hystériques.»

Quelques mois plus tard, le Club Soda est bondé pour un spectacle d’adieu, avec Omnikrom et Maybe Watson. «Ça a été mon meilleur moment», dit Arnak. «Quand j’ai commencé ma part sur 1-2, tout le monde chantait les fins de phrases vraiment fort. J’entendais plus rien dans les moniteurs! Sérieusement, j’avais les jambes sciées… J’en parle pis j’ai encore des frissons.»

Mais ce qui se passe sur scène n’est pas nécessairement représentatif de ce qui se passe dans les coulisses. Les relations entre les 13 membres ne sont plus les mêmes qu’avant, et le groupe est de plus en plus divisé.  «Il y avait des tensions entre certains membres», admet Dee. «Y avait une différence de vibe… Certains voulaient plus de cash ou de fame ou je sais pas. Sur scène, ça se ressentait pas, mais autrement, c’était palpable. Personnellement, je ne suis pas portée vers les conflits, donc je fermais l’œil là-dessus la plupart du temps.»

Au courant de l’année 2006, Casco prend une décision définitive. «Après quelques shows, j’ai décidé que c’était mieux pour moi de quitter le groupe», dit-il.

Malgré ces dissensions internes de plus en plus intenses, le groupe rafle tous les honneurs hip-hop cette année-là : plusieurs prix au défunt gala Montréal-Underground, un trophée au tout nouveau GAMIQ et, surtout, le Félix de l’album hip-hop de l’année au Gala de l’ADISQ, devant Manu Militari entre autres.

«Montréalité» et influences évidentes

Si à Montréal le phénomène Atach Tatuq prend du galon sur la scène locale, on ne peut en dire autant des régions. «Dès qu’on sortait de la ville, on voyait que ça marchait pas mal moins», expose Égypto, tout en soulignant quelques exceptions comme Rouyn-Noranda. «On pouvait faire un gros show devant 1000 personnes à Montréal et se retrouver le lendemain à jouer devant 18 personnes à Saint-Tite.»

Atach Tatuq (sans RU). Photo fournie par Égypto.
Égypto et Dee. Crédit : Jogues Rivard

C’est particulièrement pour cette raison que, plus de 10 ans après la sortie de Deluxxx, on remarque une influence particulièrement vive d’Atach Tatuq sur la scène rap montréalaise, notamment par l’entremise de groupes comme K6A et Loud Lary Ajust qui, eux aussi, ont abordé le franglais d’une manière esthétique.

Autrement, la scénographie décalée propre au collectif a sans doute influencé certains autres groupes à rehausser leurs standards de spectacle. On pense notamment à Alaclair Ensemble qui, quelques années plus tard, ont eux aussi mêlé à leurs spectacles des accessoires, des chorégraphies, des décors et des costumes.

Et sans vouloir à tout prix reproduire l’esprit d’Atach Tatuq, Alaclair Ensemble a lui aussi, en tant que collectif, permis l’éclosion de plusieurs sous-cliques connexes (Rednext Level, Eman X Vlooper, Claude Bégin) qui, aujourd’hui, abordent la musique de différentes manières, sans se soucier d’une ligne directrice fixe.

À l’inverse, Égypto admet que le modèle Alaclair l’inspire et que c’est précisément celui-ci qui aurait été viable à long terme pour le label AT Musique. «C’est pas mal ça qu’on voulait faire, un genre de gros label avec plusieurs membres qui ont des styles très différents», admet celui qui a ensuite formé le groupe électro-rap Payz Play avec Toast, Ephiks et RU. «Par la suite, on voulait sortir les disques de chacun des artistes d’Atach Tatuq, mais c’était pas assez viable monétairement avec les moyens qu’on avait.»

Reste que, pour la plupart des membres du groupe (particulièrement ceux qui ont maintenant arrêté le rap comme Casco, Dee et Rass), l’aventure avait assez duré.

Dans tous les cas (ou presque…), le souvenir d’Atach Tatuq reste toutefois positif et mémorable. «Ça a été l’une de plus belles périodes de ma vie», résume Dee.

«Ça a été une famille pour moi», ajoute Rass. «Même si on se voit moins en ce moment, j’vais toujours être là pour eux.»

Deluxxx – Réédition vinyle

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