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Il y a 25 ans : Jean Leloup et La Sale Affaire – L'amour est sans pitié
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 25 ans : Jean Leloup et La Sale Affaire – L’amour est sans pitié

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Classique incontesté, le deuxième album de Jean Leloup a «mis la hache» dans les drum machines et les solos de saxophones typiques de la pop adulte contemporaine, qui avait pris d’assaut l’industrie musicale québécoise dans les années 1980. À l’occasion de sa réédition sur vinyle, en lien avec le 25e anniversaire de sa deuxième mouture, on rencontre Yves Desrosiers, guitariste de la défunte Sale Affaire, ainsi que Michel Dagenais, principal réalisateur de l’album. 

Directeur artistique, réalisateur et multi-instrumentiste renommé, ayant travaillé avec Dédé Traké, Daniel Bélanger, Marc Déry et, plus récemment, Sally Folk, Michel Dagenais était aux côtés de Jean Leloup lors des balbutiements de L’amour est sans pitié.

«En 1988, je travaillais pour Audiogram, J’accompagnais des artistes de la relève, notamment Maude Grenier, Daniel Bélanger et Jean Leloup, qui travaillait sur son album Menteur», raconte le réalisateur, également membre du groupe Les Taches à cette époque. «Jean et moi, on s’est rapidement rendu compte qu’on avait les mêmes influences. Il a donc demandé à son réalisateur de l’époque, Paul Pagé, que je fasse les guitares sur certaines chansons. Il est venu chez nous, et on a longuement échangé à propos de nos idées artistiques. En même temps, on écoutait les basic tracks de Menteur, et on était de moins en moins sûrs… On a compris que ça correspondait pas du tout à ce qu’on voulait.»

Inspirés par la vague rock fusion française, menée à cette époque par le groupe étoile Los Carayos dont faisaient partie Manu Chao et François Hadji-Lazaro, les deux musiciens ne se reconnaissent pas dans le son de Menteur, un album à la réalisation somme toute aseptisée, ponctuée de claviers typiquement 80’s. «Un matin, quelque part en 88, j’ai dit à Jean : ‘viens-t’en, on compose une nouvelle chanson from scratch’. À midi, la toune Isabelle était née», se souvient Dagenais, alors âgé de 24 ans. «On mélangeait les trompettes espagnoles et le calypso à du pur rock.»

Complices, les deux amis composent la vaste majorité du répertoire de L’amour est sans pitié en 25 jours, puis se mettent à faire quelques spectacles à Montréal. À l’automne 1988, ils recrutent momentanément Yves Desrosiers (un collègue des Taches à Dagenais) et participent à Coup de cœur francophone.

Seul hic : Audiogram n’est pas mis au courant. «Michel Bélanger (le fondateur de l’étiquette) nous a appelés. Il venait d’apprendre qu’on avait fait un show parce qu’il l’avait lu dans le cahier culture de La Presse. Il capotait!» se remémore le réalisateur. «Pour lui, c’était inadmissible qu’on commence à faire des shows alors que l’album, Menteur, n’était même pas sorti. On lui a dit que ce show-là, c’était complètement autre chose : c’était du vrai Leloup et, surtout, c’était à prendre ou à laisser.»

Pendant plusieurs mois, Jean Leloup ne retourne pas les appels d’Audiogram, et Menteur tarde à être finalisé. «On en avait vraiment rien à foutre. On est même allés voir d’autres compagnies de disques! Certaines étaient intéressées, mais se sentaient mal de faire ça à Michel Bélanger», poursuit Dagenais.

Entente avec Audiogram et départ en France

Autour du mois de février 1989, Leloup reçoit un autre appel de son étiquette, auquel il répond cette fois. Bélanger lui annonce qu’il vient de lui dégoter une bourse de 20 000$ pour faire un clip. «Jean l’a rencontré au Café Cherrier et lui a dit : ‘T’as 20 000? Donne-le-moi, on va le faire, le clip.’» raconte le réalisateur. «On est allés enregistrer Printemps Été, et on a tourné le clip chez moi avec plein de filles. On a mis la chanson sur Menteur, même si elle détonait complètement. En quelque sorte, ça annonçait le prochain album.»

Devant l’entêtement de son poulain, Michel Bélanger n’a guère d’autre choix que de trouver un terrain d’entente. «Il nous a dit : ‘Laissez-moi vendre 15 000 exemplaires de Menteur, et après je le retire des bacs’», se souvient Dagenais. «De notre côté, on avait juste à poursuivre la création du deuxième. Avec le reste de l’argent du clip, on a crissé le camp en Europe pendant deux mois et demi. On voulait aller monter La Sale Affaire avec des musiciens français à Barcelone.»

À leur arrivée en France, les deux acolytes vivent une expérience douanière qui donne le ton à l’ensemble de leurs aventures en sol européen. «Les douaniers nous ont demandé de vider nos poches. On avait l’air de deux va-nu-pieds, donc c’était pas trop surprenant. On vide nos sacs, et ils trouvent un gramme de hash dans mes poches», raconte le musicien. «Ils nous font des menaces et nous disent qu’on ne pourra pu jamais revenir en France et que ça va nous coûter 10 000$ chacun… Jean et moi, on capote, on est démolis! Après 20 minutes d’attente, l’un d’entre eux revient. En nous pointant sa petite épingle du Québec sur sa chemise, il nous regarde dans les yeux et nous dit : ‘Je suis avec vous les mecs! Allez-y, mais avant, faites-moi disparaître ça.’ Tout de suite, j’ai mangé le hash, et on est repartis en riant, en prenant un taxi vers le centre-ville de Paris. C’était surréel.»

Pendant plusieurs semaines, les deux musiciens font des rencontres artistiques (Schultz du groupe punk rock Parabellum ainsi que la bande de Los Carayos) et réussissent à vivre «de baluchon et d’eau fraîche».

«On se fiait à notre instinct. Si on avait un billet de 10$ sur nous, on le dépensait le soir même. On savait qu’on allait en trouver un autre demain», dit-il. «On allait où on pensait qu’il fallait aller, pis on se trompait jamais. Il y avait quelque chose de magique dans notre démarche.»

Sur leur chemin se présente Alain Simard, avec qui Leloup signe un contrat de gérance à Cannes, toujours au printemps 1989. «Ça a bien tombé parce qu’il nous a donné un petit 13 000 piasses pour finir notre trip. C’est avec ça qu’on a pu recruter notre band en France et aller pratiquer tous ensemble à Barcelone pendant trois semaines», se souvient Dagenais. «Après ça, Jean Leloup s’ennuyait de sa blonde de l’époque, alors il est parti la rejoindre à Bruxelles. Moi, je suis remonté à Paris quelque temps, puis je suis revenu à Montréal en juin 1989 avec les trois Français.»

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Crédit : Christophe Chat-Verre / Courtoisie Michel Dagenais

Séparation artistique

Formé de Roger Maddox, Patrick Pelenc, Alexis Cochard et Michel Dagenais, la première mouture de la Sale Affaire subit rapidement des changements. À peine quelques jours après son arrivée, Maddox est remplacé par le batteur Ray Sperlazza, un «ami à Michel Pagliaro, qui venait tout juste de sortir de prison».

Au mois de juillet 1989, deux mois après la sortie de Menteur, Michel Bélanger donne officiellement à Michel Dagenais les commandes de la réalisation du deuxième album de Jean Leloup. En l’espace de six mois, 17 chansons sont enregistrées.

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Crédit : Christophe Chat-Verre / Courtoisie Michel Dagenais

Mais le retour des fêtes s’avère particulièrement difficile pour le réalisateur. «J’en menais pas mal large dans le projet», admet-il.

«Je composais, je dirigeais, je jouais pas mal de tous les instruments… Jean est venu me voir parce qu’il voulait reprendre les rênes de ses affaires. Il m’a dit qu’il voulait que ça sonne comme du Jean Leloup plutôt que comme du Michel Dagenais. On avait des contrats, mais on n’était pas attachés à vie. Audiogram a donc tout réglé… Ils m’ont payé mes arrangements, et j’ai signé un contrat pour les droits. Michel Bélanger m’avait promis verbalement que je pourrais finir la réalisation de l’album, mais finalement c’est pas ce qui s’est passé…» se rappelle Dagenais, précisant au passage qu’il a depuis fait la paix avec le fondateur.

À peu près à la même époque, Yves Desrosiers est rappelé en renfort. «Jean a jeté pas mal de monde dehors à ce moment-là», explique le guitariste. «Il a reconstruit un autre band, et c’est là que je suis entré. Ensuite, il est parti trois mois en vacances en Colombie avec sa blonde. En revenant, il nous a convoqués et nous a dit : ‘On finit le disque!’ »

Attiré par le «côté art rock» de Leloup, Desrosiers aime particulièrement l’idée de «passer le balai sur toutes les années 1980».

«J’étais plus que jamais prêt à passer l’aspirateur», ajoute-t-il. «On en avait plus que marre du saxophone et des drums cheaps que les studios québécois imposaient.»

Au printemps 1990, Jean et sa nouvelle Sale Affaire (composée de Gilles Brisebois à la basse, de François Lalonde à la batterie ainsi que d’Alexis Cochard et d’Yves Desrosiers aux guitares) terminent l’album, avec le réalisateur Tommy Gendron. «On a réenregistré Cookie et on a fini Nathalie, puis on a retravaillé Rock’n’roll pauvreté et enregistré Barcelone et L’amour est sans pitié», se souvient Desrosiers. «On faisait parfois deux versions, mais rarement plus. C’était très vivant et rafraîchissant comme façon de faire.»

Sortie de l’album et enregistrement de 1990

Au mois d’août 1990, L’amour est sans pitié est dans les bacs, un peu plus d’un an après la sortie de son prédécesseur.

L’impact n’est toutefois pas immédiat. «Ça a vraiment décollé un peu après ça, avec le vidéoclip de Cookie», explique le guitariste. «C’est là qu’on a senti qu’il y avait un mouvement de jeunes qui commençait à s’agglutiner. Ensuite, ça a joué un peu partout sur les radios et, peu à peu, on allait chercher les cégépiens et les universitaires.»

Dans un élan créatif sans borne (ou presque…), Leloup poursuit l’écriture et la composition. Un matin, Yves Desrosiers reçoit un appel de son camarade. «Il m’appelle, excité, pour me dire qu’on devrait aller faire des tournées en France. À ce moment-là, on vient de tomber en guerre contre Saddam Hussein, donc je lui dis que c’est pas vraiment le meilleur moment pour faire ça, considérant la folie qu’il y a dans les aéroports. Jean me répond : ‘ah ouin, la guerre…?’ Il n’était même pas au courant!» s’exclame Dessrosiers. «La journée même, il a commencé à s’informer sur le sujet, puis le lendemain, il me rappelle et me chante une toune. Il était complètement allumé et voulait qu’on se dépêche à aller l’enregistrer au plus vite.»

C’est aux Studios Piccolo que Leloup et sa bande enregistrent 1990, d’abord dans une version rock. «Dès qu’il a entendu la chanson, James DiSalvio a voulu en faire une version dub avec un beat disco. À ce moment-là, Jean se tenait beaucoup avec James, un DJ qu’il avait rencontré au bar Di Salvio (appartenant à son père) sur Saint-Laurent», raconte le guitariste. «En studio, François Lalonde a commencé à mettre en loop des samples que Di Salvio avait emmenés. On a fait la musique, et on a invité des filles pour faire les voix.»

Pour un groupe de rock’n’roll comme La Sale Affaire, l’exercice ne va pas nécessairement de soi, mais tout le monde semble excité à l’idée du remix. «Le disco, ça nous intéressait pas, mais il y avait quelque chose de vraiment enlevant dans la version de James», poursuit-il. «Quelque chose qui inspire le party, mais qui, en même temps, est très ironique. C’était une façon efficace de faire passer un message sur la guerre.»

La chanson parait au début de l’année 1991 sur un maxi de quatre titres, qui est ensuite intégré à la réédition officielle de L’amour est sans pitié, parue le 27 mars 1991. À sa sortie, le single devient un hit instantané, autant ici qu’en France. «Ça a eu un gros impact sur la carrière à Jean», soutient Desrosiers. «On est allés en Europe pour faire des concerts. On faisait tous les gros plateaux de télévision, même celui de Drucker. Il y a eu énormément de promo et de rotation radio.»

Mais le succès s’annonce comme un feu de paille pour Leloup en France puisque le deuxième single, Isabelle, n’obtient pas le même écho. «C’était un peu trop Mano Negra pour les radios commerciales», avance le musicien. «On tombait dans le registre underground avec nos trompettes espagnoles.»

Tournée interminable

Au Québec, l’impact Leloup est toutefois là pour rester. Les spectacles se multiplient, et Michel Dagenais, écarté du succès qu’il a lui-même échafaudé, vit une période difficile. «Quand tu fais un bébé pis qu’on te l’enlève, et qu’ensuite, il grandit en s’amusant pendant que t’es pas là, c’est vraiment difficile… En plus, c’était tous mes chums qui jouaient avec Jean Leloup», confie celui qui vivait en colocation avec François Lalonde à ce moment. «Le pire, c’est que je n’ai même pas eu la reconnaissance de réalisateur qui me revenait puisque, sur la pochette de l’album, Jean avait décidé de créditer comme ‘réalisateurs’ tous les musiciens qui avaient participé à l’album…»

De son côté, Yves Desrosiers vit le rythme effréné de la tournée. «C’était la folie»,  se rappelle-t-il. «Je me souviens d’un spectacle survolté au Festival d’été de Québec en 1991, sur la place D’Youville. Quand on a joué 1990, ça a levé de partout. C’était une mer de monde incontrôlable! À la fin, les clôtures en métal étaient tordues vers l’horizontal tellement les gens avaient swigné.»

Leloup et sa Sale Affaire sillonnent le Québec et la France «à fond la caisse» jusqu’à l’été 1992. «À ce moment-là, Jean a dit ‘STOP!’. Il sentait qu’il allait virer sur le capot s’il continuait», confie Desrosiers. «Un an plus tard, on a reçu un appel d’Audiogram pour participer à la tournée Rock Le Lait avec France D’Amour et Vilain Pingouin. Pendant plusieurs mois, on a parcouru toutes les grosses villes du Québec dans un très gros bus avec les deux autres bands et leur équipe.»

«Après ça, on a essayé de faire un autre disque avec Jean, mais ça a pris énormément de temps avant que ça mène à quelque chose. Il a changé de musiciens 15 fois», ajoute-t-il. «La Sale Affaire s’est officiellement séparé à la fin 93/début 94… C’est drôle parce que, quand j’ai écouté Le Dôme deux ans plus tard, je me suis rendu compte qu’il y avait 4 ou 5 chansons qui avaient été gardées de nos sessions, comme Edgar et Faire des enfants

Réconciliation et héritage musical

Vingt-cinq ans plus tard, Michel Dagenais n’a plus d’amertume face à cet épisode de sa vie. Il a d’ailleurs revu son ancien collègue à plusieurs reprises. «Cinq ou six ans après la sortie de l’album, j’ai croisé Jean au hasard dans un magasin de musique», raconte le réalisateur. «Il m’a jasé deux heures de temps et m’a confié qu’il ressentait, même encore aujourd’hui, beaucoup de culpabilité face à tout ce qui s’était passé. Il a même voulu m’acheter une Gibson à 3000$, mais j’ai refusé.»

Pour le réalisateur, le plus important est d’avoir réussi à initier la réforme musicale québécoise des années 1990, qui s’est poursuivie avec les notables succès des Colocs, de Zébulon, des Frères à ch’val et, plus tard, des Cowboys fringants.

«On est allés se battre dans les bureaux d’Audiogram pour amorcer ce changement-là et mettre fin au règne des Flynn, Séguin et Rivard de ce monde», rappelle Michel Dagenais. «Les producteurs, ce sont des hommes d’affaires qui veulent vendre des disques et faire du cash. Une fois qu’ils ont vu que ça marchait avec Leloup et que les jeunes s’identifiaient à lui, ils ont exploité ce filon-là.»

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