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Il y a 20 ans : Daniel Bélanger – Quatre saisons dans le désordre
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Daniel Bélanger – Quatre saisons dans le désordre

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

En pleine période postréférendaire, Quatre saisons dans le désordre a insufflé un vent de fraicheur à la chanson pop-rock québécoise, plutôt tiède et sans éclat à cette époque. Disque d’or en moins d’une semaine, ce deuxième album de Daniel Bélanger est la définition même d’un succès instantané. Vingt ans après sa sortie, on revient sur ses étapes de création et son impact général, en compagnie de l’auteur-compositeur-interprète montréalais.

Membre du groupe Humphrey Salade dès sa fondation en 1983, Daniel Bélanger approche la trentaine lorsqu’il fait paraitre Les insomniaques s’amusent en 1992. Le succès progressif de ce premier album, qui culmine au Gala de l’ADISQ 1994, s’accompagne d’une éprouvante tournée de plus de 200 spectacles.

«J’étais fatigué», confie le chanteur.  «J’avais pratiquement pu d’énergie, comme si j’étais gelé devant autant de succès. À la fin de la tournée, je savais pu trop comment aborder une chanson. Ce qui était bien là-dedans, avec du recul, c’est que ça m’a permis de voir et de constater mes limites. Maintenant, je trouve des moyens de modifier mes chansons en plein milieu d’une tournée.»

Exténué après avoir été sur la route pendant plus de deux ans, Bélanger prend quelques mois de vacances, à partir de la fin 1994, pour s’occuper de sa fille naissante. De plus en plus inspiré, il élabore quelques ébauches de chansons au printemps 1995, puis se met plus sérieusement à l’écriture au courant de l’été.

Ce sont les textes qui viennent majoritairement en premier. «Imparfait a probablement été la chanson qui déclenché l’album. Je la jouais depuis la fin de la tournée des Insomniaques», se rappelle l’artiste. «Je voulais avoir des textes plus poétiques. Je voulais développer le flou et jouer avec les mots, les redondances, la phonétique.»

Si des chansons abordent des sujets bien définis comme le nombrilisme (Sortez-moi de moi, Monsieur Verbêtre), les contraintes sociales (Je fais de moi un homme) et la solitude (Projection dans le bleu), d’autres sont, en effet, des exercices poétiques plus abstraits ou, du moins, difficiles à saisir dans leur ensemble.

Sur Les temps fous, par exemple, Bélanger s’inspire d’«une bulle poétique».

«Ce qui m’a allumé, c’est l’image des ‘’années liquides’’» explique-t-il. «En général, c’est la première phrase qui donne le ton à mes chansons. Après ça, je ne fais que développer la bulle que j’ai dans la tête. Pour Les temps fous, j’avais envie d’un texte abstrait, qui fitterait avec l’ambiance vaporeuse de ma suite d’accords. Si on écoute bien, ça se sent que je venais de découvrir Jeff Buckley et Radiohead. J’avais fait une tournée entière en écoutant principalement ça.»

Dès le départ, Quatre saisons se veut donc plus rock que son prédécesseur. Reprenant le travail avec Rick Haworth, éminent guitariste qui avait signé la réalisation des Insomniaques, le Montréalais indique rapidement ses volontés artistiques à son acolyte. «Je voulais quelque chose de plus électrique. Il y avait du rock sur le premier, mais c’était pas nécessairement ce qui en ressortait à la fin de l’écoute», relate-t-il. «J’me suis arrangé pour qu’on répète live avec un noyau de quatre musiciens. Je voulais qu’on développe une complicité.»

Entouré de Jean-François Lemieux à la basse, de Marc Lessard à la batterie et de Haworth à la guitare, Bélanger s’installe, en septembre 1995, au Vieux clocher de Magog afin de tester les chansons de son nouvel album devant public. «On s’est installés deux fins de semaine là-bas», se souvient-il. «C’était pas vraiment une étude de marché, plus une étude sur les tounes. On voulait voir si elles étaient bonnes et si leur longueur était correcte. Dans la vie, tu peux te mettre un nez de clown chez vous devant le miroir, mais le vrai test, c’est de l’assumer en public et de voir la réaction du monde.»

Ambiances de guitares et maturité

Satisfaits de l’accueil de son nouveau matériel, Bélanger et sa bande poursuivent l’enregistrement de l’album aux studios Piccolo et au studio Frisson (de Michel Pépin). «Tout le monde était de bonne humeur», se rappelle le chanteur. «On était surtout très organisés. On savait où on s’en allait. Rick a fait un travail magistral au niveau des ambiances de guitares. J’me souviens de l’avoir vu passer beaucoup de temps à fignoler des sons, sur Respirer dans l’eau notamment.»

En cours de route, jamais l’artiste ne doute de ses capacités. Plus les mois avancent, plus l’épuisante tournée qu’il vient de vivre lui parait formatrice. «Avec du recul, j’étais simplement heureux de tout ce qui m’était arrivé. Je me suis rapidement senti énergisé», indique-t-il. «En temps normal, j’aurais dû avoir la nervosité du deuxième, mais ce n’est jamais arrivé. J’avais juste hâte d’en jeter plein la vue. Le fait de m’être volontairement isolé du succès du premier pour revenir à neuf, ça m’a paru presque rédempteur.»

Pour l’écriture d’un décisif deuxième album, le chanteur de 33 ans profite d’une maturité bien plus grande que la plupart des auteurs-compositeurs-interprètes. «Je n’étais pas un jeune de 20 ans: je savais dans quoi je m’embarquais. Je voulais poursuivre ma route en optant pour des formules douces de changement. Je voulais éviter le 180 parce que je savais que, malgré le succès, tout était encore à construire», explique-t-il. «Cela dit, je voulais quand même surprendre. C’est là que j’ai découvert que je créais toujours en réaction à l’album précédent.»

Initialement prévu pour la fin de l’automne 1995, Quatre saisons dans le désordre paraît finalement le 28 mai 1996, sous Audiogram.

Moins d’une semaine après sa sortie, on parle déjà de ventes dépassant les 50 000 exemplaires. Deux semaines plus tard, l’album dépasse le seuil des 65 000. «On peut parler d’un engouement instantané, comparativement aux Insomniaques, qui a mis plus d’un an à décoller. Ce n’est pas un accueil qui m’a vraiment surpris parce que la plupart des gens le commandaient avant de l’avoir entendu. Par contre, ça aurait très bien pu arrêter là. Ce qui est l’fun, c’est qu’on a continué à en vendre pendant longtemps», dit l’artiste à propos de cet album qui a maintenant dépassé le cap des 160 000 copies.

Daniel Bélanger en 1996. Courtoisie Audiogram.
Daniel Bélanger en 1996. Courtoisie Audiogram.

Démarrant en septembre 1996 au défunt Spectrum de Montréal, la tournée des Quatre saisons est marquée par la même complicité qui prévalait lors de l’enregistrement. «J’me souviens que j’ai beaucoup ri avec Rick, J-F et Marc. Fallait se refaire une face avant d’entrer sur scène tellement qu’on déconnait», se remémore le chanteur, encore enjoué. «J’me souviens d’à peu près rien en particulier, mis à part ce grand bonheur.»

Nombreux honneurs et multiplication de tournées

Le 3 novembre 1996, Daniel Bélanger reçoit deux Félix au 18e Gala de l’ADISQ: l’album pop/rock et l’auteur ou compositeur de l’année. «Je me rappelle que je m’étais fait faire un complet avec l’inscription ‘’Les temps fous’’ brodée à l’intérieur», se souvient l’artiste, qui avait interprété la chanson du même nom ce soir-là.

Les mois qui suivent sont particulièrement intenses pour le chanteur, qui poursuit sa tournée pendant plusieurs mois partout au Québec. Les efforts portent fruit: à l’automne 1997, il revient triompher à l’ADISQ et remporte le Félix du spectacle de l’année. Confiant, il amorce sa première tournée solo quelques mois plus tard.

En mai 1998, la mouture jonquiéroise de Seul dans l’espace est immortalisée sur l’album triple Tricycle, qui contient également un enregistrement des deux précédentes tournées.

S’ensuivent quelques dates de spectacle avec Michel Rivard et Jean-Pierre Ferland en 2000 (notamment l’ouverture des FrancoFolies la même année), puis d’autres avec Marc Déry et le percussionniste Mino Cinelu.

Quatre ans après la sortie de son deuxième album, Daniel Bélanger continue donc de surfer sur son succès et d’enchainer les tournées.  «J’ai vraiment été privilégié de pouvoir jouer pendant aussi longtemps», admet-il. «Aussi, je trouvais ça cool d’être accepté et invité partout, autant dans les radios commerciales que dans les radios de campus, par exemple.»

Succès incontestable, Quatre saisons dans le désordre est l’archétype de l’album polyvalent, capable d’interpeler à la fois un jeune et vieux public, et de s’insérer dans la majorité des réseaux de diffusion québécois. Comme l’avaient fait Jean Leloup et Les Colocs quelques années auparavant, Bélanger réussit à faire l’unanimité, à une période où la musique pop francophone de la province reprend son souffle.

Bref, l’auteur-compositeur-interprète prouve qu’on peut intégrer le marché pop québécois tout en restant à l’affut des tendances internationales du moment. À cet effet, les succès variables de Lili Fatale, d’Okoumé, de Mara Tremblay, de Daniel Boucher et de Marc Déry bénéficieront probablement des nombreuses portes que Bélanger a ouvertes quelques années plus tôt.

Ce qu’il a fait avec le rock alternatif de l’époque, en reprenant à sa sauce folk/pop des éléments typiques du style (tout particulièrement les guitares mélancoliques de Radiohead et de Jeff Buckley), il le refera cinq ans plus tard avec les mélanges downtempo et ambient, caractéristiques du tournant du millénaire.

On aura la chance d’y revenir au mois d’octobre prochain, lors du 15e anniversaire de Rêver mieux.

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