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Tide School : la nouvelle scène rap acadienne
Musique

Tide School : la nouvelle scène rap acadienne

Une décennie après l’éclosion de Radio Radio, la scène rap acadienne est plus vivante que jamais. À la fois producteur émérite et grand rassembleur, Arthur Comeau a grandement contribué à cet essor en fondant Tide School, une foisonnante bannière/étiquette qui prendra forme sur scène dans le cadre des FrancoFolies.

Officiellement lancé au début du printemps, Tide School regroupe actuellement cinq artistes : les jeunes rappeurs Denzel Subban et Young Corleone, le vétéran chanteur Mike à Vic, le producteur prodige Jonah MeltWave et le fondateur/maitre d’œuvre Arthur Comeau, ex-membre de Radio Radio.

De passage à Montréal pour un spectacle extérieur aux FrancoFolies ce samedi, les cinq artistes sont heureux du chemin parcouru jusqu’à maintenant. «Pour nous, ça a toujours été le goal de se rendre jusqu’à Montréal», relate Mike à Vic, qui remet les pieds dans le métropole pour une première fois en plus de 20 ans. «Arthur a déjà vécu dans c’te monde icitte, pis il nous en a souvent parlé.»

Comeau, c’est le rassembleur. Après avoir été mis à la porte de Radio Radio durant la création du quatrième album Ej feel zoo (2014), le producteur et rappeur est revenu s’installer à Clare, emblématique ville néo-écossaise qu’on connait mieux sous le nom de Baie Sainte-Marie. Là-bas, les rencontres artistiques se sont multipliées, à l’instar des idées de projets. Du lot, deux se sont concrétisés : ¾ et Prospare, deux très bons albums solos qui n’ont malheureusement pas eu beaucoup d’échos au Québec.

Loin de se décourager, Comeau a plutôt mis les bouchées doubles. Propriétaire d’un studio, il a enjoint quelques talentueux artistes de sa ville à le suivre dans l’aventure Tide School.

Un mentor

Pour Young Corleone, 19 ans, Comeau a été un véritable mentor. «J’écoute du Radio Radio  depuis que je suis jeune. Je les avais vu live à Halifax à 13-14 ans, et mon rêve, c’était de les rencontrer. Éventuellement, mon ami Jonah a commencé à faire de la musique avec Arthur, et j’ai enfin pu le voir», raconte-t-il. «C’est vraiment lui qui m’a poussé à me pratiquer au départ. Avant ça, au high school, j’écrivais plein de poèmes, mais j’osais pas les mettre en rap.»

Tout aussi jeune, Denzel Subban a lui aussi été inspiré par le producteur il y a quelques années. Accompagné par Jacques Doucet (de Radio Radio), Arthur Comeau donnait alors des ateliers hip-hop dans les écoles secondaires acadiennes. «Il faisait déjà du rap, alors on l’a un peu pris sous notre aile», se souvient Comeau. «Quand il est revenu à Clare après ses études en journalisme, il a décidé de se lancer dans la musique, et on a travaillé ensemble.»

Plus âgé, Mike à Vic, 40 ans, voit sa carrière voguer vers de nouveaux horizons depuis sa rencontre avec l’ex-Radio Radio. «Je faisais plus dans le hard rock avant ça», dit-il. «Quand j’ai écrit ma chanson Jean-Baptiste Godin, il a trouvé ça vraiment bon. Ça m’a amené à écrire plus des chansons qui racontent des histoires.»

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Mike à Vic, Jonah MeltWave, Denzel Subban, Young Corleone et Arthur Comeau. Crédit : Valérie Nadon

Si cette fertilité hip-hop était tout de même prévisible en regard du phénoménal succès de Radio Radio, on peut toutefois se questionner sur la nature de son délai. Après tout, le groupe rap acadien a lancé son premier EP en 2007, quelques mois après avoir laisser tomber son ancêtre Jacobus & Maleco, mythique trio visionnaire qui – d’ailleurs – ressuscitera sur scène aux Francos (puis sur album cet automne).

«Je me suis longtemps demandé ‘’pourquoi il n’y avait pas un autre groupe après Radio Radio?’’» dit Young Corleone. «Je pense qu’en Acadie, les gens aiment bien rapper dans les partys, mais quand vient le moment de faire de quoi de sérieux et de s’organiser, ils se découragent.»

«Moi, je pense que c’est juste normal que ça ait pris 10 ans», ajoute Arthur Comeau. «Ceux qui avaient 25 ans en 2010, ça leur a pas vraiment donné le gout de rapper d’entendre du Radio Radio. Au contraire, ceux qui avaient 12-13 ans à la même époque, ils ont grandi en écoutant ça, donc maintenant qu’ils sont plus vieux, c’est plus naturel pour eux de rapper.»

Scène rap marginalisée

Malgré cette effervescence accrue, disons que l’Acadie est encore loin de vibrer au son du hip-hop. Tide School reste une bannière marginale, qui profite d’un engouement restreint. «À Clare, basically, il y a pas mal juste des lobsters pawns», blague Young Corleone, à propos de ces gens qui «hustle des homards». «Sinon, y’a beaucoup de cribbage for meat, c’est-à-dire des jeux de cartes où le gagnant remporte de la viande.»

«Sinon, à Moncton, tout ce qui fonctionne en ce moment, c’est la Hay Babies scene», poursuit Comeau. «En fait, je crois être le seul dans toute l’Acadie à avoir un studio de rap. De toute façon, dans l’histoire, la Baie Sainte-Marie a toujours eu une longueur d’avance sur le reste de l’Acadie. Géographiquement, on est reliés à Boston, et ça nous permet d’ouvrir nos horizons culturels et économiques aux États-Unis. Moncton est majoritairement peuplée de loyalistes anglais. C’est probablement pour ça que tous les mouvements importants de musique acadienne viennent de chez nous.»

Bien qu’elle soit fort originale dans ses influences d’électro, de funk, de rap et de trad, la musique de Comeau (et, plus généralement, de son étiquette) est effectivement influencée par celle de nos voisins du sud. C’est particulièrement le cas de Denzel Subban et de Young Corleone qui, tout en faisant de nombreuses références à la culture acadienne (notamment sa gastronomie), accueille à bras ouverts le rêve américain.

Avec une approche plus expérimentale, autant dans les thèmes que dans ses choix musicaux, Arthur Comeau s’intègre aux univers de tout un chacun, en s’assurant de leur laisser une liberté totale. «Ce qui est cool, c’est qu’il n’y en a pas vraiment de scène rap en Acadie à part nous autres», dit-il. «Le rap acadien, on peut l’inventer. Il n’y en a pas, de barrières.»

Des albums solos de chacun des artistes devraient paraître dans les deux prochaines années. Par-dessus tout, Comeau ne veut pas s’en mettre trop sur les épaules : «On veut vraiment prendre le temps de développer la musique avant de se mettre à faire plein de shows. Ce que je trouvais plate avec Radio Radio, c’est justement qu’on prenait plus assez de temps. Fallait tout le temps suivre ce que la machine nous disait. À la fin, on décidait même pu ce qu’on faisait! Avec Tide School, je crois qu’on est dans une meilleure position pour éviter ça et se concentrer à développer le son.»

Première parution officielle au programme : un album retour de Jacobus & Maleco, le trio qu’il menait auparavant avec Marc Comeau et Jacques Doucet. Malgré les divergences d’opinion qu’il entretient avec ce dernier concernant Radio Radio, Arthur Comeau a fait la paix avec son acolyte. «On a une bonne chimie musicale. Ça serait too bad de mettre ça de côté pour des raisons de business», dit-il, sans trop entrer dans les détails.

Un autre projet sur le point d’éclore : un album collaboratif avec le musicien louisianais Horace Trahan. À long terme, Arthur Comeau envisage s’intégrer à  la scène musicale très vivante de cet état du sud. «Tous les organismes de promotion veulent envoyer les artistes en France, mais c’est très rare que ça donne quelque chose pour un Acadien», observe-t-il. «En Louisiane, on y pense jamais, mais pour la musique, c’est vraiment riche. Je crois qu’on est prêts pour un album Acadie-Louisiane.»

Tide School présente Back sur la graisse, Scène La Presse+, samedi 11 juin, 21h

Tide School présente Jacobus & Maleco, Scène La Presse+, samedi 11 juin, 23h

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