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Il y a 15 ans : Mara Tremblay – Papillons
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 15 ans : Mara Tremblay – Papillons

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Plus rock que son prédécesseur paru en 1999, Papillons est entièrement marqué par les tourments émotionnels de sa créatrice, qui traversait alors une période amoureuse particulièrement difficile. Élaboré avec les complices Pierre Girard et Olivier Langevin, ce deuxième album de Mara Tremblay a obtenu un succès alternatif considérable. Quinze ans après sa sortie, on revient sur sa genèse et son impact.

Forte de deux Félix et sept nominations au Gala de l’ADISQ 1999 pour Le Chihuahua, Mara Tremblay profite d’un engouement de taille lorsqu’elle se met à l’écriture de son deuxième album l’année suivante.

L’ex-Frères à ch’val est toutefois consciente que sa musique champ gauche ne fait pas l’unanimité. «La plupart des critiques du premier avaient été excellentes, mais y en a beaucoup qui aimaient pas ma voix. Je me rappelle que René Homier-Roy avait dit que son chien chantait mieux que moi! Il s’est ravisé après, mais quand même…» dit-elle, sans amertume. «C’est là que j’ai remarqué que les gens sont très exigeants quand t’es une fille. On dirait que tu dois absolument fitter dans un créneau. Ce n’était pas le cas de Jean Leloup et Fred Fortin qui, pourtant, n’avaient pas non plus des voix d’opéra.»

Loin de vouloir plaire à tous, la chanteuse baie-comoise entame la création de son deuxième album sans avoir de plan précis en tête. Venant de mettre un terme à une longue tournée d’un an, qui l’aura portée jusqu’au Printemps de Bourges en avril 2000, la jeune trentenaire, mère d’un enfant de trois ans, vit des moments amoureux mouvementés. «J’étais dans une période de célibat assez intense», confie-t-elle. «Ma vie amoureuse marchait pas du tout.»

Mara Tremblay au Printemps de Bourges 2000. Crédit : Renaud Mavré / pdb.rmavre.com
Mara Tremblay au Printemps de Bourges 2000. Crédit : Renaud Mavré

En mai 2000, Dédé Fortin, avec qui elle avait maintes fois partagé la scène, s’enlève la vie. Sans mots, Mara Tremblay est profondément endeuillée. «J’habitais sur Resther à Montréal quand le journaliste m’a appelé pour avoir mes réactions. D’ailleurs, c’est lui qui me l’a appris…» se souvient-elle, encore très touchée. «C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé que j’allais m’aimer. De voir qu’un de mes amis proches en vienne là, ça m’a aidé à tracer des limites, à comprendre que, moi, j’voulais pas aller dans la même direction. J’ai décidé de me concentrer sur la musique, au lieu de sur ce qui se passait dans mon cœur.»

C’est chez elle que Papillons s’amorce. Les aurores arrive en premier: «La chanson m’est apparue comme un cadeau. Pour vrai, ça a pris 15 minutes à enregistrer. Quand je l’ai réécoutée, c’était un choc. En studio, on a essayé de la refaire, mais on n’a jamais été capables de renouer avec une émotion aussi pure.»

À l’automne 2000, l’artiste hérite d’un studio rue Amherst, ce qui accélère manifestement le processus de création: «Audiogram m’avait passé un local vraiment hallucinant, très ensoleillé. C’est la première fois que j’écrivais d’une façon aussi encadrée. J’allais porter mon fils à la garderie le matin et je passais la journée à composer là-bas. Parfois, je baissais les lumières et je mettais de l’encens. C’était paradoxal parce que, physiquement, j’étais vraiment bien dans l’espace de création, mais dans mon cœur, vraiment pas.»

Incubation efficace

Pendant cinq mois, Mara Tremblay vit à temps partiel dans son local. Elle y enregistre la grande majorité de ses démos, notamment Elvis, inspiré par la chanson Are You Lonesome Tonight du «King» lui-même. «J’écoutais beaucoup cette toune-là», relate-t-elle. «Je jammais là-dessus et, à un moment donné, la mélodie est sortie.»

La plupart du temps, la musique arrive avant le texte. Lettre au gardien, par exemple, naît d’un «trip musical»: «J’me souviens du mood. J’étais assise par terre avec plein de chandelles autour de moi. Je me suis mis à jammer sur ma guitare baryton.»

Rampe de lancement de l’album, La Chinoisse (un mot-valise formé de «Chinoise» et «poisse») renvoie à un épisode de la vie amoureuse de la chanteuse. «Dans ce temps-là, je tripais avec un gars qui faisait de la moto», raconte-t-elle. «On allait souvent manger dans le quartier chinois et faire de la moto dans les Cantons de l’Est. Pour moi, c’était l’homme de ma vie… Lui, par contre, pensait que j’appartenais à quelqu’un d’autre. Il a pas voulu s’aventurer avec moi parce que j’avais déjà eu une relation avec son ami.»

Évoquant par son titre la vulnérabilité, la transformation et l’éphémérité de l’amour, Papillons prend officiellement forme au printemps 2001, alors que le preneur de son Pierre Girard et le multi-instrumentiste Olivier Langevin s’amènent au studio de la rue Amherst.

Elvis est la première chanson à être enregistrée. «J’me souviens que le soir d’avant, la veillée avait été difficile», se souvient Olivier Langevin. «Une fois sur place, on était fébriles de commencer, mais on savait pas trop comment on allait s’enligner. Ce qui est cool, c’est que Mara nous a laissé une belle place, même si ses démos étaient déjà très complets. La magie a opéré assez rapidement.»

Lo-fi travaillé

La direction musicale se précise. Refusant l’étiquette country qu’on lui a apposée à la sortie de son premier album, Mara Tremblay exploite un côté rock lo-fi très moderne, qui rappelle en partie le deuxième album de son ami Fred Fortin, Le plancher des vaches. «On voulait faire de quoi de différent», se rappelle-t-elle. «À l’époque, j’écoutais beaucoup les vieux albums de Beck, Stereopathetic Soulmanure et One Foot in the Grave. J’aimais tout ce qui était direct, simple et très cru.»

Les «arrangements de violon» typiques de la chanteuse ne sont pas mis de côté pour autant. «Je tripais à imaginer des séquences et des arrangements dans ma tête» dit-elle, encore habitée. «Je fonctionnais beaucoup par essai-erreur. J’enregistrais ma track de guitare et, après, je me mettais des écouteurs et je plaçais d’autres instruments.»

Pendant un mois, l’enregistrement bat son plein. «C’était une bulle créative très, très intense», poursuit Olivier Langevin. «Un des plus beaux moments de musique de ma vie.»

Même si l’ambiance est optimale, les trois amis font face à un défi de taille: la chanson Les aurores.  «À mon souvenir, c’est le seul problème qu’on a eu», indique le chanteur de Galaxie. «À chaque fois qu’on avait fini une version, on la réécoutait et on avait des doutes. On trouvait toujours que le démo de Mara était meilleur. C’est lui qu’on a gardé finalement.»

Déniaise met aussi du temps avant de trouver le ton juste. «On avait invité Alain Berger pour faire la batterie de la toune. On a essayé 2-3 trucs, mais ça marchait pas», se remémore l’auteure-compositrice-interprète. «Finalement, on lui a dit de prendre ses très grands doigts au lieu des baguettes. Ça a donné exactement le son qu’on voulait.»

Coup de foudre critique et amoureux

Le 21 août 2001, Papillons paraît en magasin. Très positives, les réactions du public surprennent Mara Tremblay: «Quand il est sorti, moi, j’étais certaine que c’était un disque calme, super zen. Je pensais même que les gens allaient trouver ça trop relax! Finalement, tout le monde m’a dit que c’était mon album le plus rock. C’est un peu là que j’ai commencé à remarquer ma dualité et ma bipolarité. Je crois qu’une chanson comme Les bois d’amour représente bien cet état, vu que je passe constamment de la rage à la plénitude. J’me rendais vraiment pas compte de ça quand je l’écrivais.»

Dans les jours qui suivent, La Chinoisse bénéficie d’un clip signé Robin Aubert. La veille du tournage, le réalisateur avertit la chanteuse qu’il vient tout juste de trouver un acteur pour interpréter son amant. «Le gars en question, c’était Daniel Grenier», raconte Mara Tremblay.  «Sur le plateau, on a eu un coup de foudre. Trois mois plus tard, j’étais enceinte.»

Loin d’entrer dans les standards pop radiophoniques de l’époque, ce premier extrait, choisi en collaboration avec son étiquette, est tout de même l’une des chansons les plus douces de l’album. «L’équipe promo d’Audiogram savait vraiment pas quoi faire avec moi! J’étais complètement hors-norme pour l’époque», se souvient-elle. «Maintenant, il y en a plein, des jeunes musiciennes qui n’ont pas peur de s’affirmer. Mais avant ça, c’tait juste du corporate, du France d’Amour pis du Paul Piché

À défaut d’obtenir un engouement commercial, La Chinoisse et Elvis jouent abondamment à MusiquePlus. Le succès critique de l’album est également au rendez-vous. Au Voir, David Desjardins souligne que Mara Tremblay «découvre ici une voie qui lui est propre et où les influences deviennent un support mélodique ou structurel fondu dans un style bien à elle».

«Je crois que j’ai eu juste des bonnes critiques. C’est pas quelque chose qui m’a surpris parce que j’avais tout mis mon cœur là-dedans», relate la chanteuse. «En même temps, j’ai un esprit qui garde le beau. J’ai tendance à évacuer les mauvais souvenirs.»

La tournée se met en branle peu après. Avec Olivier Langevin à la guitare, François Lalonde à la batterie, Simon Gauthier à la base et Annabel Langevin aux chœurs,  Mara Tremblay fait le tour du Québec pendant près d’un an: «C’est vraiment à partir de là que j’ai commencé à me dégêner sur scène. Pour la tournée précédente, j’étais pas tout le temps à l’aise. Je commençais souvent mes shows dos à la foule.»

La «reine» de la scène alternative

Le 3 mars 2002, son travail est récompensé aux MIMI – défunt gala qui récompensait annuellement le meilleur de la musique alternative québécoise (au même titre que le fait maintenant le GAMIQ). En plus de remporter le prix SOCAN pour le simple de l’année (Les aurores), l’artiste récolte les honneurs dans les catégories artiste chanson et album de l’année: «Pour vrai, ce soir-là, je volais… Je me sentais comme la reine.»

Le 27 juillet, Mara Tremblay donne un spectacle extérieur aux FrancoFolies. Encore à ce jour, les souvenirs sont forts: «C’était une pure merveille comme show. Il y avait plein de monde, ça dansait et, en plus, j’étais enceinte par-dessus la tête. Pour vrai, j’étais euphorique.»

Durant cette période, la Baie-Comoise amorce également une tournée plus intime, en duo avec Annabel Langevin, la sœur de son fidèle acolyte : «C’est là que j’ai découvert mon lien avec le public et que j’ai commencé à lui parler. Maintenant, c’est tout le contraire: je ne suis plus capable d’arrêter de jaser entre les tounes!»

Entièrement libre dans ses choix artistiques, Mara Tremblay aura sans doute ouvert de nombreuses portes à plusieurs éminentes auteures-compositrices-interprètes de la scène musicale locale, notamment Ariane Moffatt, Marie-Pierre Arthur et Lisa LeBlanc. Autrement, l’ingénieux mélange country rock lo-fi de Papillons aura, quelques années plus tard, des résonances certaines avec le travail d’Avec pas d’casque.

Mais au-delà de son impact, Papillons laisse un souvenir impérissable dans la tête de sa créatrice: «Je l’ai écouté récemment et j’avais le sourire jusque là… À jamais, c’est un album qui va me rappeler mon amitié avec Pierre et Olivier. Dans tout mon désordre sentimental de l’époque, il me restait cette stabilité émotionnelle-là.»

Concert spécial au Jardin botanique pour les 15 ans de Papillons le 21 août à 14h. 

Papillons – en vente sur Bandcamp

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