Il y a 15 ans : Mononc' Serge – Mon voyage au Canada
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 15 ans : Mononc’ Serge – Mon voyage au Canada

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Caricature mordante des mirages de l’unité nationale, Mon voyage au Canada a connu un succès durable qui a permis à son auteur d’agrandir manifestement son public. Œuvre intermédiaire entre sa production folk chansonnière et le virage hard rock qu’il empruntera par la suite avec Anonymus, ce cinquième album de Mononc’ Serge est tout particulièrement grinçant. Quinze ans plus tard, on revient sur sa genèse et son impact.

C’est après avoir quitté Les Colocs en 1995 que Serge Robert tente d’intéresser une compagnie de disques québécoise. Accompagné par Yves Desrosiers et François Lalonde (ex-membres de La Sale Affaire de Jean Leloup), l’auteur-compositeur-interprète montréalais donne un premier spectacle à la fin de l’année 1996.

Malheureusement, ses plans de séduction ne fonctionnent pas comme prévu. «Quelques personnes de l’industrie étaient venues me voir pour me dire qu’elles croyaient en mon projet, mais pas nécessairement dans le format chanson que je proposais», se souvient-il. «Elles voyaient plus Mononc’ Serge évoluer en faisant des sketchs, du stand-up ou même des chroniques. Ça m’avait un peu vexé à l’époque, mais en même temps, j’avais gardé ça en tête.»

Délaissé momentanément par ses musiciens, qui sont surchargés de travail avec la tournée de Lhasa dès le début de 1997, l’artiste cherche alors des façons pour faire entendre sa musique. C’est durant cette période qu’il rencontre l’animateur André Major de CIBL : «J’étais déjà allé présenter un show à son émission, et là, il cherchait quelqu’un pour faire des chroniques. Je me suis souvenu de ce que les gens m’avaient dit après mon premier show et j’ai sauté sur l’occasion. Tous les jeudis matins, je présentais et jouais une nouvelle chanson humoristique en lien avec l’actualité. À ce moment-là, je savais pas encore c’que j’allais faire dans vie, donc je me suis dit : ‘’fuck off, j’me paie la traite!’’ J’y suis donc allé à fond dans le trash, et c’est avec cette attitude kamikaze que j’ai suscité de l’intérêt.»

Directeur de Disques Double, défunte étiquette sous laquelle sont notamment parus Rendez-vous doux de Gerry Boulet et Miel et venin de Marie Carmen, Pierre Tremblay est particulièrement allumé par une chanson d’actualité de Mononc’ Serge qui porte sur Jacques Villeneuve. «Il a pris contact avec moi à ce moment-là», se rappelle le chanteur. «En une heure ou deux de conversation, on a décidé qu’on sortirait un album avec quelques-unes de mes meilleures chansons de CIBL, comme pour faire un ‘’Bye-Bye’’ en chanson. Deux semaines après, au début du mois de décembre, on avait en main les copies de Mononc’ Serge chante 97

Très inspiré, Robert ne perd pas de temps à honorer son contrat de trois disques. À l’hiver 1998, il fait paraître Mourir pour le Canada, un deuxième album qui reprend essentiellement les chansons composées dans le cadre de son spectacle avec Lalonde et Desrosiers. Poursuivant sa collaboration à CIBL, il remet ça à l’automne de la même année avec Mononc’ Serge chante 98.

«Au début 1999, je pensais qu’avec trois albums en un an, j’aurais un bon swing pour rouler un bout de temps», explique-t-il. «Mais ça a pas été le cas… Mes affaires se sont écrasées, et je me l’explique encore difficilement. J’ai l’impression que j’ai un peu coupé la promotion de Mourir pour le Canada avec Chante 98… Bref, rendu en mai 99, il me restait aucun show à programmer sur mon site web. Au même moment, j’ai aussi arrêté mes chroniques à CIBL. Je trouvais que j’avais pressé le citron.»

Désillusion et miracle

L’abattement est toutefois de courte durée. À la fin de l’année, Robert reprend du service à la radio communautaire emblématique de Montréal. Quelques mois plus tard, il se retrouve avec un autre catalogue de chansons assez bien fourni : «Je suis retourné voir les gens de Disques Double parce que je voulais absolument sortir un disque pour recommencer à faire des shows. Malheureusement, ils ont trouvé que mon nouveau stock ressemblait trop à mon ancien. Pour moi, il n’y avait pas de compromis possible, donc j’ai commencé à regarder d’autres avenues.»

En mai 2000 paraît donc de façon indépendante 13 tounes trash, un quatrième album qui «passe complètement dans le beurre» à sa sortie. «J’étais très démotivé et j’ai encore arrêté mes chroniques à CIBL. Au moment où j’y croyais de moins en moins, un miracle est survenu», dit-il, à propos de l’arrivée de COOL FM, une station rock alternative francophone initiée en août 2000 par Diffusion Métromédia, alors propriétaire de CKOI.  «J’avais toujours pensé que ça prenait un tracker radio pour avoir une diffusion commerciale, et là, y avait ma chanson Le Gala de l’ADISQ qui était sur le palmarès. Sérieusement, les bras m’en tombaient.»

Poussé par ce succès inattendu, le chanteur recommence à faire des spectacles et défriche peu à peu le terrain des banlieues montréalaises, ce qu’il n’avait même jamais envisagé.

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Mononc’ Serge lors d’un spectacle organisé par COOL FM en 2001. Crédit : courtoisie.

C’est également durant cet été qu’il a une discussion particulièrement décisive avec un ami journaliste à Radio-Canada. «C’est lui qui m’a poussé à retourner chroniquer à la radio», se remémore-t-il. «L’affaire, c’est que j’avais pas envie de refaire des chansons sur l’actualité. On a donc commencé à déconner, et c’est de là qu’est sortie l’idée de faire un voyage du Canada en chanson. Tout ça a fait son chemin dans ma tête, et j’ai développé le concept. Je voulais me mettre dans la peau d’un chroniqueur radio-canadien qui, au lieu de souligner tout ce qui est bien vivant en français au Canada, en présente une facette beaucoup plus négative et ironique.»

Début de l’écriture

Dès septembre 2000, Mononc’ Serge retourne donc à CIBL présenter son projet. Le plan se précise : chaque semaine, il écrira et interprétera une chanson en lien avec une province ou un  territoire canadien. Sudbury (chanson pour l’Ontario), Dans l’bois (Manitoba), Saskatchewan (Saskatchewan) et West Edmonton Mall (Alberta) sont les premières à voir le jour, signe que l’artiste commence son périple vers l’ouest pour éventuellement retourner vers l’est après un détour par le Grand Nord.

«À un moment donné, c’est devenu un peu plus slack. Je m’arrangeais toujours pour garder un quelconque lien avec la province, mais j’avoue que c’était parfois tiré par les cheveux», admet-il. «Dans Fourrer, par exemple, je mentionne le Grand Nord seulement à la toute fin, tandis que dans Fini d’chier, je nomme un village de l’île du Cap-Breton, sans vraiment en parler plus.»

Complété par l’intense Destruction (chanson pour Terre-Neuve), le milieu du périple canadien est effectivement incisif et hargneux. «Au début de l’écriture, j’me suis dit que j’allais me forcer pour pas faire de chansons vulgaires cette fois… Ça a marché au début, mais disons que j’ai pas mal échoué!» dit-il, en riant. «Reste que, même si ça reste de la caricature, il y a quelque chose de sincère là-dedans. La rage que j’exprime dans Fourrer, par exemple, elle correspondait vraiment à mon état d’esprit du moment. J’ai écrit ça d’un trait parce que j’étais vraiment en criss.»

Durant cette période d’écriture, qui a majoritairement lieu à l’automne 2000, l’ascension de Mononc’ Serge se poursuit sur les ondes de COOL FM. Son futur classique Marijuana entre alors dans le palmarès et atteint régulièrement la première place des chansons les plus demandées du jour.

Conscient du potentiel de la chanson, il entreprend la création d’un clip au début de 2001 : «J’avais terminé l’écriture de mon album et je me cherchais un autre projet avant l’enregistrement. Ma blonde du temps était programmatrice et m’avait montré comment fonctionnait le logiciel Director. J’ai gossé un peu avec ça et, de fil en aiguille, en travaillant deux mois de temps, du matin au soir, j’ai réussi à faire de quoi.»

Envoyé à MusiquePlus, le clip obtient une forte rotation, et Mononc’ Serge reçoit de plus en plus d’invitations pour se produire partout au Québec. «C’est vraiment ça qui a préparé le terrain pour la sortie de Mon voyage au Canada», résume-t-il.

Langevin et Babu s’en mêlent

Enregistré au studio de son batteur François Lalonde, «sur Saint-Denis dans la côte entre Sherbrooke et Ontario», ce cinquième album bénéficie encore une fois des guitares d’Olivier Langevin, qui à l’époque roule déjà sa bosse activement avec Mara Tremblay, Fred Fortin et Gros Mené.

L’influence de ce dernier groupe se fait particulièrement importante dès le début des sessions. «Au début, je trouvais ça vraiment weird, Gros Mené», indique Mononc’ Serge. «Mais j’ai fini par vraiment beaucoup, beaucoup aimer ça. Sur 13 tounes trash, il y a la toune Simone, qui était directement inspirée du groupe. J’avais dit à Langevin que j’avais envie d’explorer le genre stoner. Ça a ouvert une brèche dans laquelle j’ai décidé de m’engouffrer un peu plus sur Mon voyage

Au printemps 2001, Mononc’ Serge retourne interpréter ses chansons à l’émission de Babu, diffusée à COOL FM les dimanches après-midi : «Le but, c’était que les gens connaissent déjà pas mal les tounes avant que l’album sorte. Je voulais profiter du succès de Marijuana, qui jouait encore pas mal sur les ondes.»

En avril, il met un terme à l’enregistrement de l’album avec la conclusion Canada is not my country : «Je faisais un show à Québec et je me suis laissé un message chez nous avec l’air de cette toune-là. J’avais envie de faire un mea culpa pour conclure l’album et d’enfin dire très ironiquement que, si je suis indépendantiste, c’est parce que je suis raciste. C’était un pied de nez aux médias anglos qui faisaient souvent des rapprochements douteux entre le nationalisme québécois et le fascisme.»

Actif sur les scènes du Québec à l’été, le Montréalais participe au festival rock itinérant Polliwog. C’est là qu’il collabore pour la toute première fois avec Anonymus, en août 2001. «J’avais entendu dire que le groupe écoutait souvent 13 tounes trash dans sa van», se souvient Serge Robert. «On s’est donc rencontrés pour discuter d’une collaboration, ce que je trouvais plutôt curieux parce que je ne m’étais jamais vraiment vu comme un chanteur métal. Lorsque Polliwog s’est arrêté à Québec, les gars m’ont invité à chanter Marijuana sur scène avec eux. J’ai eu ben du fun… J’avais l’impression d’avoir une locomotive dans le cul!»

Tournée et controverse

Fort d’un nouveau public, l’auteur-compositeur-interprète fait finalement paraître Mon voyage au Canada le 4 septembre 2001 de manière totalement indépendante. Le lancement a lieu le 10 septembre à Montréal, puis le lendemain, un certain 11 septembre 2001, à Québec. «J’me suis fait voler la vedette pis pas à peu près. J’avais presque pas de médias sur place», dit-il. «Autrement, je me souviens de l’événement comme quelque chose d’assez ordinaire. Même si on avait tous un peu la tête ailleurs, on s’est rassemblés, et les gens ont écouté mes chansons.»

À sa sortie, l’album ne connait pas un succès fulgurant. Le succès de l’extrait Saskatchewan est un peu moins imposant, autant à MusiquePlus qu’à COOL FM, qui fermera ses portes à la fin 2003 pour éventuellement faire place au FM parlé de Montréal. «C’est vraiment le bouche à oreille ainsi que les radios étudiantes et communautaires qui ont, en fin de compte, fait le succès de l’album», analyse Mononc’ Serge. «Je crois qu’en deux ans, j’en avais vendu à peu près 5000, et ça a continué progressivement sur une belle lancée. Je crois maintenant être rendu environ à 13 000 copies vendues.»

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Mononc’ Serge en spectacle à Québec en 2002. Courtoisie.

En spectacle, le succès est plus palpable. Accompagné par François Lalonde et Olivier Langevin, qui seront éventuellement remplacés par Michel Dufour et Peter Paul, le chanteur offre d’abord une formule épurée et «standard», avant de mettre le paquet avec la mouture plus étoffée La cabane au Canada.

La première a lieu au festival Coup de cœur francophone à l’automne 2002, puis quelques autres représentations ont lieu subséquemment, notamment deux au Café Campus à l’hiver 2003. «On avait un gros décor avec une cabane en bois rond et des projections», explique Robert. «À mon souvenir, c’était pas mal plus cool faire le show standard que celui-là. On avait plus de fun dans un environnement plus slack.»

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La cabane au Canada présentée au Café Campus en 2003.

Chanson à succès de l’album, Les grosses torches acadiennes ne fait pas l’unanimité au Nouveau-Brunswick. «Il y a des gens qui s’étaient plaints des paroles de la chanson, et certains de mes spectacles ont été annulés, à Caraquet je crois», se souvient-il. «Un peu plus tard, j’ai également dû m’expliquer à un animateur de radio ontarien qui trouvait mes propos désobligeants. Je lui ai répondu que c’était de la caricature, que j’exagérais les traits. Moi, avant cet album-là, je faisais plein de chansons sur Laval et Granby en me moquant de tout le monde. C’était la même chose que j’voulais reproduire avec l’Acadie…»

Classique incontesté dans son genre, Mon voyage au Canada est un point d’ancrage important dans la carrière de son auteur. Le mélange de folk rock et de chanson caricaturale qu’on y retrouve a forcément influencé bon nombre d’auteurs-compositeurs-interprètes à la démarche humoristique comme Pépé, Bob Bissonnette et Maxime Gervais.

Avec cet album, Mononc’ Serge a également amené un vent de fraîcheur en chanson humoristique au Québec, rompant avec la mouvance absurde et insolite qui prédominait alors avec Yves et Martin, Crampe en masse et Réal Béland.

«Récemment, je l’ai réécouté pis j’me suis dit :  »calice que c’est trash! »» admet-il. «Il y a effectivement un certain dépassage de bornes sur l’album, mais je l’accepte et je l’assume comme tel.»

[À visionner] Notre entrevue « long sur le web » avec Mononc’Serge : MONONC’ SERGE: LA SATIRE EN CHANSON

Mon voyage au Canada – en vente sur le site officiel de Mononc’ Serge

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