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Il y a 20 ans : Éric Lapointe – Invitez les vautours
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Éric Lapointe – Invitez les vautours

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale.

Miné par plusieurs problèmes juridiques ayant retardé sa sortie en magasin, le deuxième album d’Éric Lapointe est en grande partie teinté par l’amertume de son créateur envers son ancienne maison de disques. Plus rock et incisif que son prédécesseur, Invitez les vautours a permis au rockeur québécois de consolider sa fertile relation artistique avec le guitariste Stéphane Dufour et le parolier Roger Tabra. Un peu plus de 20 ans après sa sortie, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie d’Éric Lapointe.

Roulant sa bosse sur les scènes montréalaises depuis 1991, Lapointe profite d’un succès grandissant lorsqu’il signe un contrat avec Les Disques Gamma pour la sortie de son premier album Obsession, paru en mai 1994. «À ce moment-là, je consacrais l’ensemble de mon temps à la musique. Je voulais absolument être à la hauteur de ceux qui gagnaient leur vie avec ça», se souvient le chanteur originaire de Pointe-aux-Trembles. «Quand j’ai eu une offre de contrat, la compagnie m’a assuré que ce qu’elle me faisait signer, c’était les standards de l’industrie. Moi, j’avais pas l’argent pour me payer un avocat, mais je me suis rapidement rendu compte que je me faisais enculer d’un bout à l’autre. En plus, j’avais signé pour trois ou quatre albums…»

Le succès instantané d’Obsession sur les palmarès amène l’auteur-compositeur-interprète de 25 ans à se questionner sérieusement sur ses choix de carrière: «J’avais vendu 200 000 albums et je vivais encore dans un trois et demi, pas de char. La maison de disques, elle, faisait des millions… C’est là que j’me suis dit : “oui, j’peux baisser mes culottes, mais fournir la vaseline en plus, non merci!”»

Le 5 novembre 1995, Lapointe est nommé découverte de l’année au Gala de l’ADISQ, coiffant au passage Patrick Huard, Térez Montcalm, Kevin Parent et Judi Richards. Le même soir, il met également la main sur le Félix de l’album rock de l’année.

Mais les reconnaissances ne suffisent plus: Éric Lapointe est décidé à changer le cours des choses, peu importe les conséquences. Lors des jours qui suivent, il dépose une action en justice dans le but de briser le contrat qui l’associe à Gamma: «Mon gérant, Yves-François Blanchet, m’a dit que je risquais ma carrière en faisant ça. Mais c’est ce que j’avais en tête, et personne pouvait me faire changer d’idée rendu là.»

Au début 1996, le chanteur désire renouer avec la création. En plein processus juridique, il ne peut toutefois pas joindre officiellement les rangs d’une autre étiquette de disques pour enregistrer un deuxième album. «J’ai rencontré André Di Cesare en secret», explique Lapointe, à propos de celui qui détenait Les Disques Star depuis 1982. «Il m’a avancé l’argent pour un album et il m’a prêté son studio pour travailler les tounes. Il a aussi engagé des grosses pointures comme John Webster, qui avait déjà travaillé avec Aerosmith et Tom Cochrane, pis Paul Northfield, un ingénieur de son qui a fait des Rush, des Ozzy et des April Wine.»

«Pour vrai, une chance que j’ai eu André pour me financer. Lui aussi, il mettait sa tête sur le billot», réitère le chanteur, plus que reconnaissant. «Mais André, il a toujours été un peu cowboy. C’est un vrai amoureux des artistes. Il était toujours prêt à aller au batte. Ensemble, on s’est lancés dans l’aventure. Pour moi, c’était par-dessus tout une question de principe. Soit j’gagnais toute, soit j’perdais toute.»

Hargne et rock

Coauteur du mégasuccès N’importe quoi sur Obsession, le parolier Roger Tabra saisit bien l’état psychologique dans lequel se trouve son collègue. Sa collaboration avec Lapointe prend donc de l’ampleur pour ce deuxième album. «Il comprenait que j’étais en criss», dit le chanteur. «Chaque matin ou presque, lorsqu’on arrivait en studio, Paul Northfield et Stéphane Dufour recevaient des injonctions. En travaillant sur cet album-là, ils s’exposaient à des poursuites. Ça jouait du coude solide et, peu à peu, je comprenais que la compagnie m’avait par les couilles. Bref, j’étais très fâché, et ça se ressent sur des chansons de Tabra comme Loadé comme un gun, Laisse-moi seul et Priez!»

Judicieusement choisi, le titre Invitez les vautours est un évident clin d’œil à Gamma. De plus, il traduit la hargne indocile d’un chanteur qui désire voguer vers des horizons plus rock. «Je voulais de quoi de plus rough. Mon premier était trop pop à mon goût. C’est vraiment Aldo Nova qui avait donné sa touche musicale à l’ensemble», indique le chanteur, à propos de ce réalisateur montréalais qui avait auparavant travaillé avec Céline Dion et Patrick Bruel.

«J’avais aussi envie d’élargir mon public, qui était largement composé d’adolescentes à l’époque. Je voulais changer l’image de bohème revendicateur qu’on s’était fait de moi. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a marché. Dès qu’on a sorti Loadé comme un gun, j’ai commencé à voir des motards arriver à mes shows! Enfin, y’avait du poil!» dit-il, en riant.

Éric Lapointe en studio pour l'enregistrement d'Invitez les vautours (Crédit : site web officiel d'Éric Lapointe)
Éric Lapointe en studio pour l’enregistrement d’Invitez les vautours (Crédit : site web officiel d’Éric Lapointe)

En mars 1996, Éric Lapointe et son équipe (Stéphane Dufour à la guitare, Martin Bolduc à la basse, Angelo Curcio à la batterie ainsi que John Webster et Henri Fortier aux claviers) enregistrent l’album aux Studios Star, à Verdun. Avec Northfield à la console, la facture est conséquemment plus incisive. «Je pense qu’on voulait réveiller les radios commerciales avec un son plus heavy que la moyenne», se souvient le chanteur. «La production était vraiment emballante. On était pas mal tous sur la même longueur d’onde. Une fois passé le badtrip matinal des injonctions, on travaillait comme des workaholics

Création nocturne et renfort de Plamondon

La chimie et l’amitié entre Dufour, Tabra et Lapointe se consolident à ce moment. «On a établi le son qu’on a porté pendant 20 ans», analyse le chanteur, déplorant au passage le tragique destin de son ami parolier, décédé en mars 2016. «L’écriture et la composition se faisaient généralement de manière spontanée. Les gars venaient souper chez nous, on prenait une couple de bières et on sortait les guitares.»

André Di Cesare offre également aux musiciens les clés de l’un de ses deux studios Star, afin qu’ils puissent créer quand ils le veulent. «Pour vrai, faire de l’écriture dans un studio professionnel, c’était l’idéal. On passait des nuits là-bas à pratiquer et à écouter des tounes. On était vraiment on the spot. Personnellement, j’ai toujours aimé davantage travailler la nuit. On dirait que l’âme a plus de place pour respirer», confie le chanteur.

Luc Plamondon vient prêter main forte au rockeur pour l’écriture d’une chanson, D’l’amour j’en veux pus. À la base, le célèbre parolier voulait poser sa plume sur une chanson plus décapante. «Je lui avais proposé une musique rock, et il était vraiment content. Enfin, on faisait appel à lui pour autre chose qu’une ballade!» se remémore le chanteur-guitariste. «Mais quand il est arrivé avec son début de texte, j’ai tellement trouvé ça beau que j’ai décidé de changer ça en ballade. En une soirée, il a fini le texte, et nous, la musique.»

Poignante chronique d’une intense peine d’amour, cette chanson de Plamondon touche profondément Lapointe, qui se reconnait en partie dans le texte. «Qui n’a jamais pensé à se faire mal pour faire mal à l’autre?» questionne-t-il, en référence au bout de la chanson où il évoque la possibilité de se pendre dans la chambre à coucher de celle qu’il aime. «Je n’avais pas le courage d’assumer ce genre de propos, mais là, je pouvais me cacher derrière la plume de quelqu’un d’autre. Les mots simples, mais chargés d’émotions de Luc, ils venaient me chercher. À l’époque, je vivais encore ma vraie première peine d’amour. N’importe quoi, c’était pas encore fini… Des fois, c’est long à guérir, ces affaires-là. En fait, t’as seulement besoin d’en vivre une solide pis après, tu peux écrire dessus toute ta vie.»

Dans un style totalement différent, le chanteur s’approprie les mots d’un autre poète québécois de renom: Plume Latraverse. Parue 20 ans plus tôt, la ritournelle Bobépine prend un tournant plus agressif à la sauce Lapointe. «J’ai toujours été un grand fan de Plume. Je l’ai vu en show quand j’étais tout petit. Je pense que c’est le premier spectacle auquel j’ai assisté de ma vie», se souvient-il. «Reprendre sa chanson, c’était une façon de lui rendre hommage. C’est par la suite que j’ai su que, finalement, c’était la chanson qu’il détestait le plus de son répertoire. Quelques années après, je l’ai rencontré, et il m’a dit : “écoute, maintenant que tu l’as reprise, la toune, ben c’est toi qui est pogné avec!” (rires) De la part de Plume, j’ai pris ça comme un compliment!»

Cour supérieure et entente imminente

À la fin du mois d’avril 1996, Invitez les vautours est prêt à paraître. Le premier extrait, Je rêve encore, est envoyé le 6 mai dans les radios. Trois jours plus tard, Gamma sort l’artillerie lourde et dépose une injonction provisoire afin d’empêcher l’album de sortir en magasin. L’étiquette envoie même une copie de cette même injonction à plusieurs stations de radio afin qu’elles évitent de jouer l’extrait. CKOI refuse instantanément de céder aux menaces, et Je rêve encore entre en rotation sur ses ondes.

Le 13 mai, le juge Pierre Dalphond de la Cour supérieure décide de prolonger l’injonction et empêche, par la bande, la commercialisation du deuxième album.

Loin de se laisser abattre, Lapointe recommence à faire des spectacles: «C’est là que je me suis rendu compte que faire des shows sans album, c’est extrêmement difficile. Ça a vraiment été un retour sur terre. Avec mon premier album, j’avais connu une envolée, un tourbillon. Mon premier show à Montréal, c’était aux Francos, et il y avait 30 000 personnes. Je pensais que tout ça allait durer, mais finalement, je m’étais trompé. Je me retrouvais pas d’album, avec des salles à moitié pleines. J’avais juste un extrait qui tournait, et c’était pas un si gros succès.»

L’été 1996 en est un de négociations pour le chanteur. Le 22 août, ses efforts portent fruit. «On a fini par en arriver à une entente hors cour, que je peux toujours pas dévoiler maintenant», dit-il, avant d’y aller de quelques détails. «En gros, ça s’est soldé par une faillite de 1.4 million, une faillite que je paye encore d’ailleurs. L’étiquette a pris des droits sur tous mes albums subséquents jusqu’à concurrence d’un certain montant. Je suis sorti de là amoché financièrement, mais ça me dérangeait pas. L’important, c’était la victoire morale. J’avais la tête haute et la colonne droite.»

Succès rapide et consécration au Centre Molson 

Le vendredi 29 août 1996, Invitez les vautours parait en magasin sous Les Disques Star. Officiellement, Lapointe coproduit l’album avec Di Cesare. Le lancement a lieu au Liquor Store, défunt bar de l’arrondissement Côte-des-Neiges maintenant devenu un St-Hubert.

Quelques jours plus tard, lors d’un concert soulignant les 10 ans de MusiquePlus, l’auteur-compositeur-interprète de 26 ans reçoit un disque d’or: «D’un seul coup, tout s’est remis à ben aller. J’ai recommencé à faire pas mal de shows, mais j’avais appris quelque chose: un hit, c’est pas éternel, et tu peux pas vivre toute ta vie sur une seule chanson.»

Le 19 octobre, c’est en quelque sorte la consécration: Lapointe est la tête d’affiche d’un spectacle au Centre Molson, nouvel amphithéâtre du Canadien ouvert depuis six mois. «L’ambiance était incroyable», se souvient-il, rappelant que Groovy Aardvark avait assuré sa première partie. «Je me suis dit: “finalement, esti, je suis rendu là!” Là, je savais que c’était vraiment parti, mon affaire.»

La tournée se poursuit pendant plusieurs mois. Au quotidien, l’ambiance est à la fête. «On était 18 célibataires dans la vingtaine sur la route… On peut dire que le party était pas mal à l’honneur!», s’exclame-t-il, le sourire dans la voix. «Ce qui était cool dans ce temps-là, c’est que le corps suivait. On pouvait fêter toute la nuit et pas dormir, pis le lendemain, on revenait sur scène avec plein d‘énergie. On enchaînait quatre ou cinq shows par semaine sans problème. Aujourd’hui, j’en fais trois pis chu fatigué… Justement, c’est peut-être cette période-là qui a fait en sorte que je suis si fatigué maintenant. Disons que j’y suis allé assez fort.»

Le 26 octobre 1997, Lapointe tire son épingle du jeu face à Corbach, Richard Desjardins, Jean Leloup et Zébulon dans la catégorie de l’album rock de l’année au Gala de l’ADISQ: «J’avoue que ce soir-là, j’avais les yeux pleins d’eau… J’étais particulièrement content d’être allé chercher ce trophée-là pour tout ce qu’il représentait. La vengeance était douce au cœur de l’Indien.»

Éric Lapointe à l'ADISQ 1997. (Crédit : site web officiel d'Éric Lapointe)
Éric Lapointe à l’ADISQ 1997. (Crédit : site web officiel d’Éric Lapointe)

Si Invitez les vautours (vendu à plus de 180 000 copies) a sans aucun doute permis à son créateur de devenir le rockeur emblématique de la province, on peut aussi reconnaître son impact général sur l’industrie musicale québécoise, et tout particulièrement sur les radios commerciales, qui ont graduellement ouvert leurs horizons à la musique rock locale dans la deuxième moitié des années 1990. Les succès radiophoniques subséquents de groupes comme Okoumé, La Chicane, Kermess, Martin Deschamps et Marie-Chantal Toupin en sont partiellement tributaires.

«Y’a beaucoup de gens qui viennent me parler, autant des fans que des musiciens, pour me dire que c’est leur album préféré», partage Éric Lapointe. «Moi, je suis pas prêt à dire ça parce que chacun d’entre eux représente une période de ma vie. Par contre, ce que je peux affirmer, c’est que Loadé comme un gun, c’est ma chanson préférée. C’est celle-là qui, encore aujourd’hui, me défoule le plus en show.»

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